
Action publique · · 19 min
Cnaf : le code Catala rend visible qui interprète le droit
En confiant à Catala, un langage issu de la recherche publique, le calcul d'environ 110 milliards d'euros de prestations selon son communiqué (la Cour des comptes chiffre à 115,4 Md€ les charges de la branche famille en 2025), la Cnaf ne se contente pas de remplacer un moteur vieillissant. Elle déplace le lieu où se fixe l'interprétation du droit, que des décennies d'informatisation avaient enfoui dans le code. Un code écrit en regard de l'article de loi rend ces choix d'interprétation visibles, donc discutables. Il reste à savoir qui les tranchera, et contre quoi la conformité sera mesurée : contre le texte, ou contre l'ancien calcul.
La Cnaf ne change pas seulement de moteur, elle change le lieu où le droit est interprété
Le 3 juin 2026, la directrice générale de la Cnaf, Constance Bensussan, et le président d'Inria, Bruno Sportisse, ont signé une convention de partenariat autour de Catala, rendue publique le 8 juin. Le communiqué de la Cnaf situe l'enjeu : les systèmes d'information des caisses d'allocations familiales assurent chaque année le versement d'environ 110 milliards d'euros de prestations à plus de 13,6 millions de foyers, un ordre de grandeur que confirme la Cour des comptes, qui chiffre à 115,4 Md€ les charges de la branche famille en 2025. Il précise que des travaux d'évaluation ont été engagés dès 2024 (le programme Apollo d'Inria fait état d'une preuve de concept conduite en 2024 et 2025, à l'issue de laquelle la Cnaf « adopte Catala comme technologie de référence pour le calcul des prestations sociales »), que Catala est développé par Inria depuis 2019 dans le cadre du programme Apollo, et qu'il est diffusé sous licence Apache 2.0 (une licence libre qui autorise la réutilisation et la modification du code). Le texte inscrit enfin la démarche dans le vocabulaire des communs numériques, et promet d'assurer « transparence et évolutivité » des moteurs de calcul.
Les entretiens accordés par Laurent Tréluyer, directeur général délégué chargé des systèmes d'information, donnent la profondeur technique. Auprès d'Acteurs publics, il décrit un moteur historique, Cristal, écrit en Cobol (langage de programmation de gestion très répandu dans les banques et les grandes administrations), qui a « un problème de maintenabilité ». La Cnaf s'est tournée vers Oracle en 2019 et y a basculé, quelques années plus tard, le calcul de l'allocation logement, tandis que Cristal continue de calculer toutes les autres prestations. Quatre options ont ensuite été étudiées : basculer entièrement chez Oracle, basculer chez IBM, développer un nouveau moteur en interne, ou recourir à l'open source (logiciel dont le code est public et modifiable). La quatrième l'a emporté. Le Monde Informatique ajoute qu'un comparatif d'un an a précédé le choix, que la souveraineté figurait parmi les critères et que l'objectif est de modulariser les moteurs par prestation.
Le calendrier annoncé en juin prévoit une première prestation, l'allocation naissance, puis un horizon de 18 mois pour l'allocation logement et l'ensemble des autres prestations. Le discours institutionnel tient en trois mots : maintenabilité, souveraineté, coût. Ces trois motifs sont réels, mais ils décrivent la modernisation d'un outil. Le cas Cnaf se laisse lire autrement, comme le déplacement d'un pouvoir.
Dans une bureaucratie de système, le droit appliqué est celui que le code a retenu
En 2002, Mark Bovens et Stavros Zouridis ont décrit, à partir de deux agences d'exécution néerlandaises, l'IBG qui gère les bourses d'études et le CJIB qui traite les amendes routières, une transformation profonde des grandes administrations de masse. Dans ces organisations, le guichetier ne décide plus guère : le dossier est traité par un système qui applique des règles fixées en amont. Le pouvoir discrétionnaire, expliquent-ils, n'a pas disparu. Il a migré vers les analystes de systèmes et les concepteurs de logiciels, qui traduisent les règles juridiques en algorithmes et en arbres de décision. Ces acteurs ne sont pas de simples exécutants techniques. En choisissant comment coder une condition ambiguë, un cas limite ou une articulation entre deux textes, ils deviennent eux-mêmes des décideurs de politique publique, sans en porter le titre ni en rendre compte.
La system-level bureaucracy (Bovens et Zouridis, 2002)
Dans un article de la Public Administration Review, Mark Bovens et Stavros Zouridis distinguent trois figures de l'administration d'exécution. La street-level bureaucracy repose sur l'agent au guichet, qui exerce un pouvoir d'appréciation au contact de l'usager. La screen-level bureaucracy l'installe derrière un écran qui encadre ses décisions. La system-level bureaucracy achève le mouvement : l'ordinateur instruit et décide, et l'interprétation se loge dans la conception du système. Les auteurs en tirent une conséquence constitutionnelle. La légalité ne suffit plus à garantir le contrôle de l'action administrative, et la transparence doit la compléter comme idéal constitutionnel.
Le contrepoint classique est connu. Michael Lipsky avait montré en 1980 que les agents de terrain fabriquent la politique publique par leurs arbitrages quotidiens. Bovens et Zouridis prolongent ce constat en montrant que l'informatisation n'abolit pas ces arbitrages, elle les déplace vers un étage moins visible de l'organisation.
L'article retient trois marqueurs pour rendre le concept observable dans le cas de la Cnaf : le support sur lequel une règle d'interprétation est écrite (le texte, une spécification interne, le code), l'acteur qui l'écrit, et l'instance capable de la contester ou de la réviser. Dans un moteur Cobol qui, selon Laurent Tréluyer, « a été développé il y a une vingtaine d'années sur un langage de programmation particulier », comme dans un moteur propriétaire, les trois marqueurs convergent vers le même point opaque : une interprétation écrite dans un code peu lisible, par des équipes informatiques ou un éditeur, et révisable seulement par ceux qui savent le lire.
Les concepteurs de Catala ont documenté ce mécanisme. Dans l'article qui présente le langage, publié en 2021 dans les actes de la conférence ICFP, Denis Merigoux, Nicolas Chataing et Jonathan Protzenko rapportent des entretiens menés dans une grande administration française. Ils y décrivent un cycle en V (méthode de développement séquentielle qui va de la spécification au code puis aux tests) dans lequel les informaticiens codent à partir d'une spécification rédigée par les juristes, « often never referring back to the original statute text » (souvent sans jamais se reporter au texte de loi d'origine). L'interprétation se fige donc deux fois, d'abord dans la spécification, ensuite dans le code, et le texte de loi sort de la boucle.
Le même article livre un exemple de ce que produit cette distance. En codant les allocations familiales, les auteurs ont relevé un écart dans OpenFisca, le moteur libre qui alimente le simulateur public mes-droits-sociaux.gouv.fr, et non dans un moteur de la Cnaf. En outre-mer, l'article L755-12 du Code de la sécurité sociale écarte le plafond de ressources pour les familles d'un seul enfant, et le code du simulateur ne le prévoyait pas. L'écart a été corrigé après signalement. L'épisode est modeste, mais il est exemplaire : c'est la relecture du code en regard du texte qui a fait apparaître le choix implicite.
Catala est construit pour rendre cette relecture systématique. Le langage repose sur une logique par défaut à priorités (un formalisme dans lequel une règle générale s'applique tant qu'une exception de rang supérieur n'est pas déclenchée), qui épouse la structure « cas général, puis exceptions » des textes sociaux et fiscaux. Le code s'écrit au plus près de l'article qu'il transcrit, et une partie de la correction du compilateur (le programme qui traduit ce code en logiciel exécutable) est prouvée mathématiquement. Sur le papier, les trois marqueurs se déplacent : l'interprétation est écrite à côté du texte, dans une forme qu'un juriste peut relire, et elle devient discutable.
Le précédent Mlang montre qu'un calcul fidèle à l'ancien n'est pas un calcul fidèle à la loi
Le parallèle le plus proche n'est pas étranger à Catala, il en est l'origine. La DGFiP calcule l'impôt sur le revenu avec un langage maison, le M, conçu pour transcrire le Code général des impôts en instructions exécutables. Avant Catala, Denis Merigoux et Raphaël Monat ont développé Mlang, un nouveau compilateur pour ce langage, à partir d'une rétro-ingénierie (reconstitution du fonctionnement d'un logiciel à partir de ses sources et de ses résultats) de la syntaxe et de la sémantique du M. Selon la page professionnelle de Denis Merigoux, Mlang est en production à la DGFiP depuis 2024. Catala est né d'un besoin similaire de fiabiliser le calcul de l'impôt, et la DGFiP a d'ailleurs conduit une preuve de concept avec Catala en 2023 et 2024, selon la page du programme Apollo, dont le prototype est publié sur la forge Adullact (gitlab.adullact.net/dgfip/ir-catala).
La leçon décisive tient en une phrase du dépôt de Mlang. Le compilateur a été validé sur la base de tests interne de la DGFiP, qui n'est pas publiée, et le fait de passer ces tests « only means that it faithfully reproduces the computation done by the DGFiP using unpublished software » (signifie seulement qu'il reproduit fidèlement le calcul effectué par la DGFiP au moyen d'un logiciel non publié). Le même texte précise que cela ne démontre pas que les sources sont fidèles à la manière dont la loi prescrit de calculer l'impôt. Les concepteurs de Mlang ont donc formulé eux-mêmes la distinction qui structure tout le cas Cnaf, entre fidélité à l'existant et fidélité au droit.
Cette distinction n'est pas un reproche. Une migration de système de paiement se valide nécessairement par non-régression (vérification qu'un nouveau logiciel produit les mêmes résultats que l'ancien sur un large jeu de cas). C'est la seule méthode qui garantisse que des millions de foyers ne verront pas leurs droits changer du jour au lendemain à cause d'un changement d'outil. Mais la non-régression a un effet structurel : elle reconduit les interprétations sédimentées dans l'ancien système au lieu de les exposer. Toute divergence entre le nouveau code et l'ancien calcul apparaît comme une anomalie à corriger dans le nouveau code, alors qu'elle peut signaler une erreur de l'ancien.
Transposé à la Cnaf, le mécanisme est limpide. Si la bascule de Cristal vers Catala est validée en comparant les montants produits par les deux moteurs, Catala héritera des choix de Cristal, désormais écrits sous une forme lisible. Le gain est réel, puisque ces choix cessent d'être enfouis. Mais la lisibilité ne garantit pas la lecture. Le moment de vérité sera celui où un test révélera un écart entre le texte et l'ancien calcul. Corriger Catala pour qu'il colle à Cristal préserve la continuité des paiements. Corriger vers le texte modifie, parfois rétroactivement, les droits de foyers réels. Ce choix n'est pas technique, et rien dans la chaîne de migration ne le tranche par construction.
OpenFisca offre un second précédent, plus bref. En 2015, Frédéric Couchet, délégué général de l'April, saluait dans ce simulateur libre un « indéniable progrès » tout en y voyant « paradoxalement aussi le signe d'un échec », puisqu'il avait fallu réécrire de zéro des règles que les administrations ne publiaient pas. Catala inverse la position : ce n'est plus la société civile qui reconstitue le droit appliqué à côté de l'administration, c'est l'administration qui entreprend de l'écrire elle-même dans une forme publiable.
Un simulateur informe, un moteur de liquidation paie, et l'écart entre livraison et adoption se joue là
OpenFisca simulait le droit à côté des systèmes de gestion. Une erreur dans un simulateur trompe l'usager sur ses droits, ce qui n'est pas anodin, mais elle ne déclenche aucun versement. Catala entre au contraire dans la chaîne de liquidation (le calcul définitif du montant dû et l'ordre de paiement qui en découle). Une erreur y produit un indu ou un rappel, et se répercute dans les comptes de la branche. C'est ce qui explique la prudence du calendrier. Acteurs publics rapporte que l'année écoulée a été consacrée à des tests de sécurité, de résilience et de robustesse, et que l'outil devra encore faire ses preuves face aux calculs massifs imposés par les missions de la Cnaf.
L'écart entre livraison et adoption est déjà perceptible dans les sources publiques. En juin 2026, Acteurs publics annonçait l'application de Catala à l'allocation naissance « d'ici quelques semaines ». La page de Denis Merigoux, chef du projet Catala chez Inria, indique que sa contribution à la Cnaf a été validée et entrera en production en 2027. Au 30 octobre 2026, aucune source publique ne confirme de mise en production. Les deux affirmations ne portent peut-être pas sur le même périmètre, mais leur écart rappelle qu'un langage livré n'est pas un moteur adopté.
Le contexte comptable donne la mesure de l'enjeu, à condition de ne pas lui faire dire ce qu'il ne dit pas. Pour l'exercice 2024, la Cour des comptes s'est déclarée dans l'impossibilité de certifier les comptes de la branche famille, après un refus de certifier pour 2022 et une impossibilité pour 2023. Pour l'exercice 2025, elle les a certifiés avec réserve. Cette amélioration tient au dispositif de ressources mensuelles, ou DRM (pré-remplissage des revenus des allocataires du RSA et de la prime d'activité à partir des données transmises par les employeurs et les organismes sociaux), généralisé à partir de mars 2025. Elle ne doit rien à Catala, qui n'était alors en production sur aucune prestation. L'argument de fiabilité porté par Catala reste donc prospectif.
Ce que mesure la Cour des comptes
Exercice 2024 (rapport du 16 mai 2025) : impossibilité de certifier les comptes de la branche famille. Les erreurs non corrigées à 24 mois atteignent 6,3 Md€, soit 8 % des prestations, dont 1,7 Md€ d'erreurs d'origine interne aux CAF. Exercice 2025 (rapport du 13 mai 2026) : certification avec réserve. Selon les estimations de la Cnaf, le DRM représente une économie de 1,1 Md€ en année pleine et ramène le risque résiduel à 24 mois à 6,8 % (8,9 % sans le DRM). Ce risque résiduel serait toutefois supérieur d'un point à son niveau de 2023, ce que la Cour attribue principalement à la chute des contrôles sur place (moins 9 % par rapport à 2024, après une baisse de 46 % entre 2019 et 2024). Les erreurs d'origine interne aux caisses restent à un niveau élevé, et six insuffisances d'éléments probants sont reconduites.
Un détail de la synthèse de 2025 mérite l'attention. La Cour y écrit que l'évolution de ses constats dépendra du renforcement, par les caisses nationales, des moyens affectés à la conduite des « chantiers de grande ampleur relatifs aux systèmes d'information ». La migration vers Catala relève exactement de cette catégorie. Elle n'a aucun effet mesurable à ce jour, et rien dans les éléments publiés ne permet d'attribuer au moteur de calcul une fraction des erreurs d'origine interne. Mais le prochain rapport de certification sera l'un des rares lieux où un tiers indépendant pourra constater, ou non, ce que la migration change.
Le commun numérique a besoin d'un porteur, et sa gouvernance reste un binôme
Un commun numérique ne se réduit pas à un code sous licence libre. Il suppose une communauté qui le maintient et des règles qui organisent les décisions. Sur ce plan, le dispositif est encore en construction. Le Monde Informatique rapporte que la Cnaf dédie deux personnes à Catala en 2026 et deux de plus en 2027, aux côtés d'une équipe spécialisée dans l'implémentation et l'utilisation du moteur, et Acteurs publics précise qu'elle a « missionné spécifiquement deux développeurs à temps plein sur le projet ». Laurent Tréluyer y présente la Cnaf comme les « premiers utilisateurs » de la solution, et la contribution au projet comme une manière de réduire le risque lié à cet investissement.
Le chiffre de quatre personnes, isolé, sous-estimerait l'engagement. Le 3 avril 2026, Denis Merigoux publiait une offre de recrutement pour un ingénieur en compilation appelé à rejoindre le « centre technique Catala de la CNAF », au sein d'une direction des systèmes d'information d'environ 880 personnes. L'annonce explique que la Cnaf souhaite internaliser des compétences de maintenance sur l'outillage de Catala, et que ce centre a vocation à produire des contributions libres tout en répondant aux besoins du département « Prestations Individuelles et Référentiels Métiers », présent à Caen, au Mans et à Rennes, qui fournit les moteurs de calcul des prestations individuelles. La Cnaf ne se contente donc pas d'utiliser un logiciel de la recherche, elle construit en interne une capacité à le faire vivre.
Laurent Tréluyer formule le prix de ce choix auprès d'Acteurs publics : il faut « accepter d'investir dans la masse salariale plutôt que dans des licences coûteuses ». Il reconnaît dans le même entretien que l'argument est plus difficile à faire valoir dans le secteur public, en période de réduction des budgets et des effectifs. La tension est là. La souveraineté se paie en emplois qualifiés, inscrits dans la durée, à rebours d'une logique budgétaire qui sait mieux reconduire un contrat de licence qu'elle ne protège une équipe interne.
La gouvernance, selon Acteurs publics, est « à ce stade » partagée entre les équipes Catala d'Inria, que l'offre d'emploi du 3 avril 2026 nomme (Louis Gesbert, Vincent Botbol, Romain Primet et Denis Merigoux), et la Cnaf. Ce binôme réunit un programme de recherche et un utilisateur principal. La question de la maintenance au-delà de la phase de recherche reste ouverte dans les sources publiées, de même que celle des règles qui s'appliqueront lorsque d'autres administrations apporteront leurs propres besoins. Une deuxième candidate existe : le programme Apollo mentionne pour 2026 une « expérimentation de Catala à l'ASP », l'Agence de services et de paiement, avec la « production d'une proof of concept pour le calcul des aides de la PAC » (production d'une preuve de concept pour le calcul des aides de la politique agricole commune), et la page de Denis Merigoux situe cette contribution en phase d'étude. Tant que le projet reste porté par un seul grand utilisateur, il s'apparente davantage à un logiciel partagé qu'à un commun gouverné.
L'angle mort : rien ne désigne encore l'instance qui tranchera ce que le code rend visible
Dans le périmètre consulté au 30 octobre 2026, c'est-à-dire le communiqué de la Cnaf et les entretiens publiés par Acteurs publics et Le Monde Informatique, le discours institutionnel détaille la maintenabilité, la souveraineté, la modularité et le coût des licences. Il ne dit rien de deux questions qui conditionnent pourtant la portée du projet. La première porte sur l'instance qui arbitrera les interprétations du droit que Catala rendra visibles. La seconde porte sur la manière dont sera validée la conformité au texte, et non à l'ancien calcul.
Ce silence n'est pas une faute, car une convention technique n'a pas vocation à réorganiser la fonction juridique d'une branche de la Sécurité sociale. Mais il crée un risque précis. Catala rend visible ce que la system-level bureaucracy avait logé dans le code, et la visibilité n'est pas le contrôle. Une interprétation lisible reste une interprétation unilatérale tant qu'aucune instance n'est chargée de la confronter au texte, de la valider ou de la corriger, et de rendre compte de ses choix. Les sources consultées ne disent pas si cette instance relèverait de la direction des systèmes d'information, des services juridiques de la branche ou de la tutelle ministérielle. Elles ne précisent pas davantage combien de juristes seront mobilisés pour écrire et relire le code aux côtés des développeurs, alors que la promesse de Catala repose précisément sur ce binôme.
Bovens et Zouridis avaient anticipé ce besoin. Pour réinscrire la system-level bureaucracy dans l'État de droit, ils proposaient une revue d'informatisation et une supervision parlementaire des systèmes, un compte rendu des choix informatiques dans les rapports annuels des agences, des clauses d'équité permettant de traiter les cas difficiles que le système ne sait pas qualifier, des panels d'usagers et la publication en ligne des arbres de décision. Catala fournit la matière première de la dernière de ces innovations, à une condition : que le code des prestations soit publié. Le compilateur et des exemples issus du Code de la sécurité sociale sont accessibles dans des dépôts publics, mais aucun dépôt public du code de production des prestations de la Cnaf n'a été repéré au 30 octobre 2026. Les autres innovations, qui relèvent de la gouvernance et non de la technique, ne figurent pas dans les engagements publiés.
Rendre visible qui interprète ne suffit pas tant que personne n'est chargé de trancher
Le titre de cette chronique tient en une promesse : le code Catala rend visible qui interprète le droit. Le cas montre que la promesse est techniquement fondée. Un langage écrit en regard de l'article de loi, construit sur la structure « règle générale, puis exceptions » et validé par un compilateur partiellement prouvé, peut sortir l'interprétation du code opaque où la system-level bureaucracy l'avait installée. Le précédent Mlang rappelle cependant que la fidélité à l'ancien calcul, indispensable pour migrer sans rupture, ne vaut pas fidélité au droit. Entre les deux se loge la décision qui donnera son sens au projet.
L'hypothèse que l'article propose est donc vérifiable. D'ici fin 2027, Catala aura effectivement rapatrié le pouvoir d'interprétation dans un espace lisible si cinq signaux deviennent constatables. Le premier est une mise en production publiquement attestée de l'allocation naissance, puis de l'allocation logement. Le deuxième est la publication du code Catala des prestations de la Cnaf dans un dépôt public. Le troisième est une ouverture de la gouvernance au-delà du binôme Inria-Cnaf, avec des règles de décision écrites. Le quatrième est l'arrivée d'une seconde administration utilisatrice en production, dont l'ASP est la candidate la plus visible. Le cinquième est une mention de la migration dans un rapport de certification de la Cour des comptes, en mai 2027 ou en mai 2028.
Si seuls les premiers signaux apparaissent, la Cnaf aura réussi une modernisation technique solide, ce qui n'est pas rien. Elle aura simplement transféré la system-level bureaucracy dans un langage mieux écrit, sans que la question de l'instance qui tranche ait reçu de réponse. Si tous apparaissent, le cas deviendra l'une des premières démonstrations qu'une administration de masse peut rendre ses interprétations du droit publiques, donc contestables. La différence entre ces deux issues ne relève pas du code.
Note méthodologique
Cette chronique s'appuie sur le communiqué de la Cnaf du 8 juin 2026, les rapports de certification de la Cour des comptes (exercices 2024 et 2025), l'article fondateur de Catala (ICFP 2021), le dépôt de Mlang et les entretiens publiés de Laurent Tréluyer. Sur le calendrier de l'allocation naissance, Acteurs publics (8 juin 2026) annonce une application « d'ici quelques semaines » et la page de Denis Merigoux une mise en production en 2027. L'auteur a retenu qu'aucune mise en production n'était établie au 30 octobre 2026, et en a fait un indicateur de l'hypothèse finale. Les constats d'absence sont bornés au communiqué de la Cnaf, aux entretiens publiés et aux dépôts publics consultés à cette date. Aucun lien de causalité n'est établi entre Catala et la certification des comptes 2025, que la Cour rattache au DRM. Recherche de sources, croisement des données et structuration du raisonnement s'appuient sur une assistance par intelligence artificielle. Le choix de l'angle et du cadre théorique, la vérification des sources, les arbitrages et l'établissement du texte final relèvent de l'auteur.
image générée par IA (ChatGPT Images 2.5)
Sources
Sources institutionnelles primaires
- Caisse nationale des Allocations familiales (Cnaf), « La Cnaf et Inria s'engagent ensemble pour développer Catala, une solution souveraine de calcul des prestations sociales », communiqué de presse, 8 juin 2026, https://www.caf.fr/professionnels/presse/publications/la-cnaf-et-inria-s-engagent-ensemble-pour-developper-catala-une-solution-souveraine-de-calcul-des
- Denis Merigoux (Cnaf, offre publiée sur le forum OCaml), « Job offer: compiler engineer for Catala @ CNAF (social benefits agency) », 3 avril 2026, https://discuss.ocaml.org/t/job-offer-compiler-engineer-for-catala-cnaf-social-benefits-agency/17943
- Inria, programme Apollo, « Catala », page de projet, consultée le 30 octobre 2026, https://apollo.inria.fr/projets/catala/
- Denis Merigoux, page professionnelle, consultée le 30 octobre 2026, https://merigoux.ovh/
Rapports officiels
- Cour des comptes, « Certification des comptes du régime général de sécurité sociale et du CPSTI, exercice 2024 », 16 mai 2025, https://www.ccomptes.fr/fr/publications/certification-des-comptes-du-regime-general-de-securite-sociale-et-du-cpsti-exercice
- Cour des comptes, « Certification des comptes du régime général de sécurité sociale et du CPSTI, exercice 2025 », 13 mai 2026, https://www.ccomptes.fr/fr/publications/certification-des-comptes-du-regime-general-de-securite-sociale-et-du-cpsti-exercice-0
- Cour des comptes, « Certification des comptes du régime général de sécurité sociale, exercice 2025, synthèse », 13 mai 2026, https://program-evaluation.ccomptes.fr/sites/default/files/2026-05/20260513-synthese-Certification-comptes-Securite-sociale-2025.pdf
Cadres théoriques
- Mark Bovens et Stavros Zouridis, « From Street-Level to System-Level Bureaucracies: How Information and Communication Technology is Transforming Administrative Discretion and Constitutional Control », Public Administration Review, vol. 62, n° 2, mars-avril 2002, p. 174-184, notice consultée le 30 octobre 2026, https://research-portal.uu.nl/en/publications/from-street-level-to-system-level-bureaucracies-how-information-a/ et texte intégral https://dspace.library.uu.nl/bitstream/handle/1874/12211/bovens_02_fromstreetleveltosystemlevelbureaucracies.pdf
- Denis Merigoux, Nicolas Chataing et Jonathan Protzenko, « Catala: A Programming Language for the Law », Proceedings of the ACM on Programming Languages, vol. 5, ICFP 2021, DOI 10.1145/3473582, version arXiv v2 du 2 juillet 2021, https://arxiv.org/abs/2103.03198
- Michael Lipsky, Street-Level Bureaucracy: Dilemmas of the Individual in Public Services, New York, Russell Sage Foundation, 1980.
Parallèles et précédents
- MLanguage (Denis Merigoux, Raphaël Monat et contributeurs), « The Mlang compiler », README du dépôt mlang, consulté le 30 octobre 2026, https://github.com/MLanguage/mlang/blob/master/README.md
- Frédéric Couchet (April), « Quand l'État s'ouvre au logiciel libre avec OpenFisca et Mes-aides », 9 avril 2015, https://www.april.org/quand-letat-souvre-au-logiciel-libre-avec-openfisca-et-mes-aides
Presse spécialisée
- Victoria Beurnez, « La Cnaf fait le pari de l'open source pour reprendre la main sur le calcul des allocations », Acteurs publics, 8 juin 2026, https://acteurspublics.fr/articles/la-cnaf-fait-le-pari-de-l-open-source-pour-reprendre-la-main-sur-le-calcul-des-allocations/
- Emmanuelle Delsol, « La Cnaf contribue au projet open source Catala de l'Inria », Le Monde Informatique, 16 juin 2026, https://www.lemondeinformatique.fr/actualites/lire-la-cnaf-contribue-au-projet-open-source-catala-de-l-inria-100453.html