
Gouvernance des SI · Gouvernance & transformations · · 12 min
Ce que le blocage d'ASN dit de la souveraineté de Wero
Début novembre 2026, des clients de la banque néerlandaise ASN dont le téléphone Android n'est pas certifié par Google ont rendu publique la réponse qui leur ferme l'accès à iDEAL/Wero. L'épisode a surtout circulé comme une querelle entre une banque et une communauté d'utilisateurs attachés à leur vie privée. Il montre pourtant autre chose. Un paiement présenté comme européen et indépendant peut laisser la décision de confiance finale à l'un des acteurs qu'il cherchait à contourner, quand le téléphone devient un point de passage obligé (l'étape par laquelle tous les acteurs doivent transiter pour atteindre leurs objectifs) que personne n'a négocié.
Un paiement européen refusé à certains téléphones européens
Aux Pays-Bas, iDEAL est le moyen de paiement en ligne de référence depuis près de vingt ans. Il est en train de disparaître au profit de Wero, le portefeuille de paiement développé par l'European Payments Initiative (EPI), consortium de banques et d'acteurs du paiement européens. Le 28 octobre 2025, EPI a annoncé une transition en plusieurs étapes. Elle commence en 2026 par un logo commun « iDEAL | Wero », se poursuit par une migration technique des transactions, et finit avec Wero comme seul nom visible. Le communiqué présente Wero comme une alternative européenne « homegrown, independent » (développée sur place, indépendante). ASN indique sur son site qu'iDEAL disparaîtra au plus tard fin 2027.
À la date du 7 novembre 2026, voici ce qui est établi. Des clients d'ASN rapportent que le paiement iDEAL | Wero échoue dans l'application Android de la banque, avec un message indiquant que le téléphone ne satisfait pas aux exigences de sécurité. L'un d'eux utilise GrapheneOS (une version durcie d'Android, distribuée sans les services de Google) sur un Pixel 9. Il a rendu publique la réponse que la banque a faite à sa réclamation. D'après ce texte, le paiement ne fonctionne plus depuis la version 1.36.3 de l'application. La banque y invoque les règles européennes strictes en matière de sécurité et de prévention de la fraude, et explique que le service n'est pas encore pris en charge sur tous les appareils et systèmes d'exploitation. Elle conclut qu'elle ne peut proposer aucune solution pour payer avec ce téléphone. Elle ajoute qu'elle examine avec iDEAL | Wero si les systèmes alternatifs pourront être pris en charge à l'avenir. La phrase centrale de sa justification tient en une ligne : « iDEAL | Wero maakt gebruik van de standaard beveiligingscontroles voor reguliere besturingssystemen » (iDEAL | Wero utilise les contrôles de sécurité standard des systèmes d'exploitation courants).
L'épisode a été raconté de deux façons. La banque parle de conformité et de protection contre la fraude. Les utilisateurs touchés parlent d'une exclusion arbitraire. Les deux récits laissent de côté la même question : qui définit ce qu'est un contrôle « standard ».
La souveraineté de Wero a été pensée pour le réseau, pas pour le terminal
Wero porte une ambition explicite. En mars 2026, la directrice générale d'EPI, Martina Weimert, expliquait à Reuters que l'urgence de réduire la dépendance européenne envers les entreprises américaines augmentait. Elle citait des commerçants qui envisagent d'être un jour coupés des systèmes financiers américains. L'agence rappelait que, selon la Banque centrale européenne, Visa et Mastercard traitent les deux tiers des transactions par carte dans la zone euro. La souveraineté visée porte donc sur les rails de paiement (le réseau qui achemine et règle les transactions), sur leur gouvernance et sur leurs règles.
Mais le point d'entrée du service n'est pas le réseau. C'est le téléphone. La documentation de Wero précise qu'un paiement entre particuliers ne peut pas se faire depuis un navigateur ou un ordinateur. L'application elle-même suppose un appareil sous iOS ou Android. Aux Pays-Bas, la Consumentenbond, principale association de consommateurs, signale qu'ASN cessera fin 2027 d'accepter le lecteur matériel pour confirmer les paiements Wero. La validation passera alors uniquement par l'application sur smartphone. À mesure que les autres canaux se ferment, le téléphone devient le seul guichet, et celui qui certifie le téléphone tient la porte. Or les systèmes d'exploitation des smartphones sont édités par deux entreprises américaines.
Le point de passage obligé (Michel Callon, 1986)
Michel Callon a étudié comment trois chercheurs tentent de repeupler la baie de Saint-Brieuc en coquilles Saint-Jacques. Il montre que leur réussite dépend d'abord de la problématisation (la manière de formuler le problème pour que d'autres acteurs s'y reconnaissent). Les chercheurs définissent la question de façon à ce que pêcheurs, scientifiques et coquillages ne puissent atteindre leurs buts qu'en passant par leur programme. Ce programme devient, selon les mots de Callon, « an obligatory passage point in the network of relationships they were building » (un point de passage obligé dans le réseau de relations qu'ils construisaient). Le concept désigne une position de pouvoir qui ne repose ni sur la contrainte ni sur un contrat, mais sur la définition du problème elle-même. Celui qui occupe le point de passage n'a pas besoin de commander. Il suffit que les autres ne puissent pas faire autrement que passer par lui.
Une exigence « standard » désigne, sans le nommer, celui qui certifie
Le mécanisme se lit dans les termes mêmes de la réclamation. Telle que la banque la résume, la demande du client était de se contenter du contrôle d'intégrité de base plutôt que d'exiger le profil d'appareil certifié. C'est le vocabulaire des verdicts d'intégrité de Google, et la banque le reprend sans le contester. La documentation de Google sur son service Play Integrity définit ces verdicts. L'étiquette d'intégrité de l'appareil n'est attribuée qu'à un appareil Android authentique et certifié. Depuis Android 13, il faut en plus une preuve matérielle que le système chargé est une image certifiée du fabricant. La certification ne mesure donc pas le niveau de sécurité d'un téléphone. Elle mesure son appartenance au périmètre que Google a certifié.
Le projet GrapheneOS soutient que ces deux notions se séparent. Dans son guide destiné aux développeurs, il décrit une autre voie, l'attestation matérielle standard d'Android, qui permet de vérifier qu'un appareil démarre bien un système signé par des clés connues, y compris les siennes. Il présente le service de Google comme conçu pour le plus petit dénominateur commun. Ce point de vue est celui d'une partie intéressée. Il est toutefois corroboré par un fait : d'autres banques ont fait un choix différent. En juillet 2025, Security.NL rapportait que Triodos avait modifié son application pour qu'elle fonctionne de nouveau sur GrapheneOS. Le développeur Android de la banque y expliquait que Triodos ne prend pas officiellement en charge les systèmes alternatifs, mais cherche à les soutenir dans la mesure de ses possibilités.
Il existe donc une alternative technique, et une banque néerlandaise l'a explorée. Pourquoi alors la référence au contrôle « standard » s'impose-t-elle ailleurs ? La réponse d'ASN donne une indication. Pour les initiatives de paiement communes, la banque écrit qu'elle suit le cadre et les exigences de sécurité que les parties fixent ensemble. De son côté, la documentation de Wero indique que l'application d'EPI ne peut pas être installée sur une variante d'Android, pour des raisons de sécurité. Chaque acteur renvoie à une exigence collective. Aucun ne revendique l'arbitrage.
C'est ici que le concept de Callon éclaire ce que le récit ne dit pas. La problématisation d'EPI a réussi : banques, commerçants et consommateurs néerlandais doivent désormais passer par Wero, puisqu'iDEAL disparaît. Mais en définissant la sécurité du terminal comme la conformité aux « systèmes d'exploitation courants », ce réseau a intégré un acteur qu'il n'a jamais enrôlé par une négociation : le verdict de Google. Le point de passage obligé construit pour l'autonomie européenne contient lui-même un second point de passage, situé hors d'Europe. Pour des millions de téléphones, ce verdict devient le porte-parole de la sécurité (au sens de Callon, celui qui parle au nom d'une population muette). Personne ne l'a mandaté formellement.
L'iPhone avait déjà montré que l'accès au paiement se joue chez le fabricant
Le précédent le plus proche est connu de toutes les directions des paiements européennes. En juin 2020, la Commission européenne a ouvert une enquête sur le refus d'Apple de donner aux portefeuilles concurrents l'accès à la puce NFC (la technologie de paiement sans contact) des iPhone, réservée à Apple Pay. En mai 2022, elle a adressé une communication des griefs (l'exposé formel de ses objections). Le 11 juillet 2024, elle a rendu obligatoires, pour dix ans et dans tout l'Espace économique européen, des engagements d'Apple. Ils ouvrent gratuitement cet accès aux développeurs tiers, sans passer par Apple Pay. La décision repose sur l'article 102 du traité sur le fonctionnement de l'Union européenne et ne constate pas d'infraction.
La structure est la même. Le fabricant du terminal décide qui peut payer depuis l'appareil, et le droit de la concurrence a mis quatre ans à desserrer cette contrainte. Une différence rend toutefois le cas de Wero plus instructif. Dans l'affaire Apple, le détenteur du terminal fermait l'accès à ses concurrents. Dans l'épisode d'ASN, ce sont les acteurs européens eux-mêmes qui, en référençant un contrôle « standard », confient la clé au détenteur du terminal. Le verrouillage n'est plus imposé de l'extérieur. Il est recopié de l'intérieur, dans une exigence de sécurité.
Un mécanisme qui se reproduit partout où la confiance est déléguée au terminal
Sans les noms propres, le mécanisme se formule ainsi. Une organisation qui définit la sécurité d'un service par référence aux contrôles standard d'une plateforme délègue à l'opérateur de cette plateforme le pouvoir de dire qui peut utiliser le service. Cette délégation n'apparaît dans aucune cartographie des dépendances, car elle se loge dans une exigence non fonctionnelle (une contrainte de qualité, et non une fonction du service).
Quatre conditions le rendent probable. Le service passe par un canal unique, ici l'application mobile. L'exigence de sécurité est rédigée en termes de conformité générique plutôt qu'en termes de risque. La responsabilité est répartie entre plusieurs acteurs (le dispositif commun, la banque, l'éditeur de la plateforme), et chacun peut renvoyer aux autres. Enfin, la population exclue est assez petite pour rester invisible dans les indicateurs de déploiement. Ces conditions ne sont pas propres au paiement. Elles se retrouvent dans les contrôles de conformité des postes et des téléphones qui conditionnent l'accès aux applications internes de beaucoup d'organisations.
Elles approchent aussi de l'identité numérique publique. Le règlement européen 2024/1183 impose aux États membres de mettre à disposition des citoyens un portefeuille européen d'identité numérique, que la Commission situe fin 2026. En juillet 2025, Security.NL rapportait que l'application européenne de vérification de l'âge prévoyait un contrôle fondé sur le service d'intégrité de Google, alors que la Commission la présentait comme une solution transitoire avant ce portefeuille. Le choix était critiqué parce qu'il excluait GrapheneOS. Le même article rappelait que Google tient pour suspects les systèmes alternatifs, faute de pouvoir vérifier s'ils compromettent le modèle de sécurité d'Android.
Grille de lecture
- Pour chaque service critique accessible uniquement par une application mobile, quel document définit les terminaux admis, et qui l'a signé ?
- L'exigence de sécurité des terminaux est-elle écrite en termes de risque à couvrir, ou en termes de conformité à la certification d'un éditeur ?
- Lorsqu'un utilisateur est refusé, l'organisation peut-elle dire elle-même pourquoi, ou renvoie-t-elle à un partenaire ou à un dispositif commun ?
- Le registre des dépendances fournisseurs mentionne-t-il les services d'attestation des terminaux au même titre que l'hébergement ou les licences ?
- Quel canal resterait ouvert si la certification d'un terminal était retirée demain ?
Fin 2027, un indicateur simple dira qui décide
Le blocage d'ASN ne touche aujourd'hui qu'une minorité d'utilisateurs. Il a pourtant valeur de test. Un paiement conçu pour que l'Europe ne dépende plus d'acteurs extérieurs accepte que la sécurité de son point d'entrée soit définie par l'un d'eux, et chaque acteur du dispositif peut sincèrement dire que ce choix ne vient pas de lui. C'est la forme la plus discrète du point de passage obligé : celle qui n'a été décidée par personne.
L'hypothèse ici formulée est que cette condition restera implicite tant qu'aucun acteur du dispositif ne sera tenu de l'écrire. Elle est vérifiable de l'extérieur avant le 31 décembre 2027, date à laquelle ASN prévoit la disparition d'iDEAL. Deux indicateurs suffisent. Le premier : ASN, EPI ou le gestionnaire d'iDEAL publient, ou non, la liste des systèmes d'exploitation admis, ou annoncent la prise en charge de l'attestation matérielle d'Android, comme Triodos l'a fait pour son application. Le second : les portefeuilles nationaux d'identité numérique mis à disposition en application du règlement 2024/1183 fonctionnent, ou non, sur un téléphone Android non certifié par Google. Si les deux réponses restent négatives, la souveraineté européenne du paiement et de l'identité se sera arrêtée là où elle n'avait pas été pensée : à l'écran du téléphone.
Note méthodologique
L'article s'appuie sur des documents des organisations (EPI, ASN Bank, Wero, Google, GrapheneOS), sur une décision de la Commission européenne, sur le règlement (UE) 2024/1183, sur Reuters et sur Security.NL, titre néerlandais de référence en sécurité informatique. Le fait central repose sur la réponse d'ASN à une réclamation, telle qu'un client l'a publiée sur la plateforme GitHub. L'auteur a choisi de la retenir et de l'attribuer explicitement, la banque n'ayant fait aucune communication publique. À la date du 7 novembre 2026, aucune communication d'ASN ou d'EPI et aucun article de presse de référence ne traitaient l'épisode, dans le périmètre consulté : sites d'ASN, d'EPI, de Wero et d'iDEAL, presse néerlandaise de référence et presse informatique européenne de référence. Aucune causalité n'est assumée. Le lien entre l'exigence de la banque et les verdicts de Google est établi par le vocabulaire de la réclamation et attribué comme tel. Le choix du point de passage obligé de Callon comme cadre central, et du dossier NFC d'Apple comme parallèle, relève de l'auteur. Recherche de sources, croisement des données et structuration du raisonnement s'appuient sur une assistance par intelligence artificielle. Le choix de l'angle et du cadre théorique, la vérification des sources, les arbitrages et l'établissement du texte final relèvent de l'auteur.
image générée par IA (ChatGPT Images 2.5)
Sources
Documents des organisations
ASN Bank, réponse à une réclamation relative au paiement iDEAL | Wero dans l'application Android, publiée par le client destinataire dans le ticket « ASN Bank » n° 105 du dépôt PrivSec-dev/banking-apps-compat-report, GitHub, page consultée le 7 novembre 2026, https://github.com/PrivSec-dev/banking-apps-compat-report/issues/105
ASN Bank, « iDEAL wordt Wero », page consultée le 7 novembre 2026, https://www.asnbank.nl/asn-app-en-asn-online-bankieren/betaalmiddelen/ideal-wordt-wero.html
EPI Company, « iDEAL to phase into Wero starting in 2026 », 28 octobre 2025, https://epicompany.eu/media-insights/ideal-to-phase-into-wero
Wero (EPI Company), « I'm seeing this error message: "Your device does not meet our security requirements" », page consultée le 7 novembre 2026, https://support.wero-wallet.eu/hc/en-us/articles/25599098295313-I-m-seeing-this-error-message-Your-device-does-not-meet-our-security-requirements
Wero (EPI Company), « What devices support the Wero app? », page consultée le 7 novembre 2026, https://support.wero-wallet.eu/hc/en-us/articles/25599074240401-What-devices-support-the-Wero-app
Google, « Integrity verdicts », Android Developers, page mise à jour le 23 octobre 2026, https://developer.android.com/google/play/integrity/verdicts
GrapheneOS, « Attestation compatibility guide », page consultée le 7 novembre 2026, https://grapheneos.org/articles/attestation-compatibility-guide
Consumentenbond, « Houd Wero bereikbaar voor alle bankklanten », 10 septembre 2026, mis à jour le 27 octobre 2026, https://www.consumentenbond.nl/acties-claims/nieuws/2026/stoppen-met-ing-scanner-is-slecht-plan
Décisions et textes officiels
Commission européenne, « Commission accepts commitments by Apple opening access to "tap and go" technology on iPhones », communiqué IP/24/3706, affaire AT.40452, 11 juillet 2024, https://ec.europa.eu/commission/presscorner/api/files/document/print/fin/ip_24_3706/IP_24_3706_EN.pdf
Règlement (UE) 2024/1183 du Parlement européen et du Conseil du 11 avril 2024 modifiant le règlement (UE) n° 910/2014 en ce qui concerne l'établissement du cadre européen relatif à une identité numérique, Journal officiel de l'Union européenne, 30 avril 2024, https://eur-lex.europa.eu/eli/reg/2024/1183/oj
Commission européenne, « European Digital Identity (EUDI) Regulation », page consultée le 7 novembre 2026, https://digital-strategy.ec.europa.eu/en/policies/eudi-regulation
Presse de référence
Gianluca Lo Nostro et Elizabeth Howcroft (Reuters), « European Payments Initiative CEO says Trump fears are boosting its appeal », 26 mars 2026, reprise par The Star, https://www.thestar.com.my/tech/tech-news/2026/03/26/european-payments-initiative-ceo-says-trump-fears-are-boosting-its-appeal
Security.NL, « Triodos laat bank-app na aanpassingen weer op GrapheneOS werken », 21 juillet 2025, https://www.security.nl/posting/897273/Triodos+laat+bank-app+na+aanpassingen+weer+op+GrapheneOS+werken
Security.NL, « Europese leeftijdsverificatie-app onder vuur over Google Play Integrity API », 28 juillet 2025, https://www.security.nl/posting/898523/Europese+leeftijdsverificatie-app+onder+vuur+over+Google+Play+Integrity+API
Cadre théorique
Michel Callon, « Some elements of a sociology of translation: domestication of the scallops and the fishermen of St Brieuc Bay », dans John Law (dir.), Power, Action and Belief: A New Sociology of Knowledge?, Londres, Routledge, 1986, p. 196-223, https://research.engineering.nyu.edu/~jbain/scitechsoc/readings/86Callon.pdf