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Une longue bande de sismographe dont le tracé, plat jusqu'à un ruban d'inauguration coupé, se met ensuite à osciller fortement sans s'amortir, sous une file de quatre fauteuils de direction vides qui lui tournent le dos.

Gouvernance des SI · Gouvernance & transformations · · 12 min

GiFi : l'ERP de 2023, angle mort du redressement

Le 12 octobre 2026, GiFi a confié la présidence de son directoire à Patrick Puy, un spécialiste des entreprises en difficulté. Six jours plus tard, Sud Ouest révélait que l'enseigne de bazar était en cessation des paiements. Le récit public parle d'un modèle dépassé par la concurrence, d'un rachat malheureux et d'une valse de dirigeants. Il laisse de côté la bascule du système de gestion de juin 2023, dont la stabilisation n'a jamais fait l'objet d'un bilan public. Ce silence éclaire un mécanisme précis : la phase de shakedown, qui déborde du projet puis sort de la mémoire de l'organisation à mesure que ses dirigeants changent.

Par Alexandre Berge · Systèmes d’information · Gouvernance · Gestion des connaissances · Conduite du changement · Chronique

Six jours d'octobre, tels que la presse les a racontés

Le lundi 12 octobre 2026, LSA annonce que Patrick Puy, passé par Moulinex, Vivarte et Go Sport, prend la présidence du directoire de GiFi (l'organe de direction exécutive, contrôlé par un conseil de surveillance). Il succède à Gérard Walter, resté moins d'un an.

Le samedi 17 octobre, Libération écrit qu'un comité social et économique, convoqué par courriel la veille, pourrait constater une cessation des paiements (l'impossibilité de faire face au passif exigible avec l'actif disponible). Le journal chiffre la perte de 2025 à près de 100 millions d'euros, pour un volume d'affaires approchant le milliard.

Le dimanche 18, Sud Ouest affirme que l'enseigne, endettée et confrontée à des problèmes de trésorerie, est bien dans cet état et va demander la protection du tribunal de commerce de Toulouse.

Le lundi 19, Le Figaro cite une source proche du dossier : le dépôt de bilan interviendra dans les prochains jours, avec une demande de redressement judiciaire (la poursuite de l'activité sous le contrôle du tribunal). Un administrateur judiciaire cherchera des repreneurs pour tout ou partie des 513 magasins français.

À la date du 20 octobre 2026, aucun jugement d'ouverture n'apparaît dans les sources consultées. La réunion du comité est annoncée pour le mardi 20 octobre par Le Figaro, et pour le mercredi 21 par Libération. Sollicité par Le Figaro, Patrick Puy n'a pas répondu.

La séquence d'octobre clôt une succession rapide. En janvier 2025, l'accord obtenu des banques au terme d'une conciliation (une négociation confidentielle avec les créanciers, sous l'égide du tribunal) s'accompagne, selon l'AFP, du retrait du fondateur des fonctions opérationnelles au profit d'un directoire. Philippe Brochard, ancien dirigeant d'Auchan France, en prend la tête et part au bout de trois mois, rapporte LSA. Christophe Mistou, venu de Mr.Bricolage, prend ses fonctions le 1er septembre 2025 et quitte l'entreprise fin janvier 2026. Gérard Walter, ancien cadre du groupe Casino, lui succède, avant d'être révoqué en octobre, selon Libération. Hors intérims, Patrick Puy est donc le quatrième dirigeant exécutif nommé en moins de deux ans.

Le récit qui s'impose tient dans la citation que Le Figaro place en titre : « Il n'a pas su se réinventer ». Le quotidien fait remonter les difficultés au rachat de la chaîne Tati, en 2017. L'AFP ajoutait dès 2025 la concurrence d'Action, de Maxibazar et de plateformes comme Temu. Une success-story du petit prix, rattrapée par plus agile qu'elle.

La bascule de juin 2023 a d'abord été décrite par l'entreprise elle-même

Lancé en 2016, le programme Millénium devait refondre 200 processus métier autour d'un ERP SAP ECC 6 (un progiciel de gestion intégré qui centralise achats, stocks, commandes et finance), avec des briques spécialisées et des intégrateurs comme Delaware ou IBM, selon Le Monde Informatique. Annoncé pour 2022, le go-live (la mise en production, le jour où l'ancien système est débranché) intervient en juin 2023.

Huit mois plus tard, le 1er mars 2024, le porte-parole du groupe déclare sur TF1, d'après Le Monde Informatique, que l'entreprise n'a « plus de visibilité ni sur nos stocks, ni sur nos commandes ». Le Monde qualifie alors la bascule de chaotique. LSA estime le recul du chiffre d'affaires lié à la bascule à environ 9 %, une estimation du journal et non un chiffre de l'entreprise. En janvier 2025, l'AFP résume que l'activité de GiFi a été fragilisée par ce changement de système informatique survenu en 2023.

Le lien entre la bascule et les difficultés de 2023 et 2024 est donc établi par la parole de l'entreprise et par trois titres indépendants. Le lien entre cette bascule et la cessation des paiements de 2026 n'est établi par aucune source publique. C'est cet intervalle de deux ans qui mérite l'analyse. Interrogée en mars 2024 par Le Monde Informatique, l'entreprise avait refusé de répondre sur le projet, en indiquant seulement que le sujet était désormais derrière elle.

Le rodage commence quand le projet s'arrête

En 2000, M. Lynne Markus et Cornelis Tanis découpent l'expérience d'un système d'entreprise en quatre phases : le cadrage, le projet, le shakedown, puis l'amélioration continue. La troisième phase, que le français rendrait par « rodage », court de la mise en production jusqu'au retour à un fonctionnement normal. C'est la phase où les erreurs commises plus tôt se paient, sous forme de productivité réduite ou de perturbation de l'activité. L'apport des auteurs tient à un déplacement du regard : la réussite d'un ERP ne se juge pas au jour du go-live, mais aux indicateurs opérationnels des mois qui suivent.

Il en découle une conséquence de gouvernance. Le rodage échappe au projet : il commence quand l'équipe projet se disperse et où le budget d'investissement est consommé. Son coût ne s'inscrit pas dans le coût du projet mais dans le compte d'exploitation : ventes perdues, stocks mal placés, renforts temporaires. Personne n'en tient la comptabilité sous ce nom.

Appliquée à GiFi, cette grille ordonne des faits épars. Le go-live de juin 2023 précède le second semestre, qui porte la rentrée et la fin d'année d'une enseigne de décoration. En mars 2024, l'entreprise décrit encore au présent sa perte de visibilité sur les stocks et les commandes. Le recul d'activité estimé par LSA porte précisément sur les grandeurs que Markus et Tanis placent au cœur du rodage. Le recours aux créanciers, enfin, est la traduction financière d'un rodage qui a débordé du projet.

Dans les cas extrêmes, notent les auteurs, un rodage très dégradé peut conduire à la faillite, comme chez le distributeur américain FoxMeyer. Rien de public ne permet d'inscrire GiFi dans ce cas extrême. Le cadre permet en revanche de poser la question que le récit ne pose pas : à quelle date le rodage de 2023 a-t-il été déclaré terminé, et sur quels indicateurs ?

La phase de shakedown selon Markus et Tanis (2000)

Le chapitre « The Enterprise System Experience: From Adoption to Success » paraît dans l'ouvrage dirigé par Robert W. Zmud, Framing the Domains of IT Management (Pinnaflex, 2000). Il définit le shakedown comme la « Period of time from “going live” until “normal operation” or “routine use” has been achieved » (période qui va de la mise en production jusqu'au fonctionnement normal ou à l'usage routinier).

Les mesures proposées sont concrètes : indisponibilité et temps de réponse du système, appels clients manqués, délai de traitement des commandes, taux d'erreur, durée de la clôture comptable, effets sur les clients et les fournisseurs, stress des salariés. La phase n'a pas de date de fin, seulement un critère.

Chaque changement de dirigeant réindexe le récit sur une personne

James Walsh et Gerardo Ungson ont proposé en 1991 une théorie de la mémoire organisationnelle. Elle décrit l'organisation comme un ensemble de réservoirs où se conserve l'expérience passée : les individus, la culture, les procédures, les structures, l'environnement physique et les archives externes. Quand les personnes qui ont vécu un épisode quittent l'organisation, ce réservoir se vide. La cause d'une difficulté ne subsiste alors que si elle a été déposée ailleurs.

Robert Eskenazy, directeur de la transformation digitale venu des magasins But en 2019, a quitté le groupe début février 2024, à l'achèvement de la bascule, selon Le Monde Informatique. Les missions des dirigeants successifs, telles que la presse les décrit, portent sur la relance commerciale, les économies, la gouvernance, la fermeture ou la cession de magasins. Dans aucun des documents consultés pour cette chronique, le système d'information n'apparaît comme un objet explicite de mission.

Ce constat ne désigne aucune faute individuelle. Il décrit un effet de structure. La cause technique d'une difficulté se conserve dans des réservoirs (les équipes du projet, l'intégrateur, la documentation de recette) que la succession des dirigeants n'a pas vocation à rouvrir. Le récit public, lui, se réindexe à chaque nomination sur la personne nommée. L'homme de la situation remplace le système comme unité d'explication.

Deux ans après la bascule, l'enseigne aurait encore perdu près de 100 millions d'euros en 2025, selon Libération. Son activité est passée de 1,2 milliard d'euros en 2024, selon l'AFP, à environ un milliard, selon Libération et Le Figaro. Quelle part de cette érosion revient aux suites du rodage, quelle part à la concurrence ? Aucune source publique ne le dit, et c'est précisément l'information qui manque.

Hershey, 1999 : un rodage qui coûte une saison

En 1999, Hershey met en service d'un seul coup un ERP de SAP, un logiciel de relation client de Siebel et un outil de planification de Manugistics, pour un investissement de 112 millions de dollars. Le démarrage, prévu pendant la période creuse d'avril, avait été repoussé à juillet parce que le développement et les tests n'étaient pas achevés, rapporte l'Associated Press.

En septembre, le président Kenneth Wolfe prévient les analystes que le groupe ne pourra pas livrer pour Halloween l'équivalent de 100 millions de dollars de Kisses et de Jolly Ranchers. Selon CIO, le cours recule ce jour-là de plus de 8 %. Il s'agit d'une baisse de capitalisation, non d'une perte subie. Fin octobre, le groupe annonce un recul de 16 % de son bénéfice par action du troisième trimestre. Kenneth Wolfe reconnaît que les difficultés de distribution « have led to lost sales and increased costs » (ont entraîné des ventes perdues et des coûts accrus).

L'enseignement du cas tient à sa temporalité plus qu'à sa technique. Un go-live repoussé jusqu'à l'approche de la saison qui concentre l'activité transforme un rodage ordinaire en saison perdue. Hershey absorbe le choc. La différence avec une enseigne déjà endettée ne tient pas à la gravité de la panne, mais à la réserve disponible au moment où le rodage déborde.

Le mécanisme sans la marque : une dette de rodage qui survit aux dirigeants

Dépouillé du nom de GiFi, le mécanisme réunit quatre conditions. Une bascule touche d'un coup les flux vitaux d'une activité saisonnière, les stocks et les approvisionnements. La fin du rodage n'est pas actée par un critère : l'équipe projet se dissout et le sujet est déclaré clos. Le coût du rodage est absorbé par le compte d'exploitation et par la renégociation de la dette, et il consomme la marge qui aurait financé l'adaptation au marché. Enfin, la rotation des dirigeants installe des missions définies par la situation financière et commerciale du moment, non par l'état des outils qui la produisent.

Cette combinaison n'est propre ni au commerce ni au secteur privé. Elle fait écho, côté administrations, au constat de la chronique « Bascules d'outils : un coût documenté, jamais instrumenté » du 26 août 2026. Elle devient visible de l'extérieur quand les comptes rendus d'une organisation cessent de mentionner un système dont ils parlaient au présent, ou quand les mots de la crise (logistique, ruptures, stocks) décrivent des symptômes sans jamais nommer l'outil qui les gère.

Grille de lecture

  1. À quelle date, et sur quels indicateurs (disponibilité en rayon, délai de réapprovisionnement, erreurs de commande), la fin de la stabilisation du système a-t-elle été actée par la direction ou par le conseil ?
  2. Le coût de la période qui suit la mise en production (ventes perdues, stocks immobilisés, renforts) figure-t-il dans le coût du projet présenté aux instances, ou seulement dans le compte d'exploitation ?
  3. Les lettres de mission des dirigeants successifs mentionnent-elles l'état du système d'information ?
  4. Le système d'information figure-t-il, avec son état de fonctionnement, dans la description des actifs remise aux créanciers ou aux candidats repreneurs ?

Ce que diront les offres de reprise

La chute de GiFi ne se résume ni à un concurrent ni à un dirigeant. Les sources publiques ne permettent pas non plus d'affirmer que la bascule de juin 2023 en est la cause. Elles établissent seulement qu'un rodage a pesé sur l'activité et sur la trésorerie de 2023 et 2024, et qu'aucun bilan de sa clôture n'a été rendu public depuis. Patrick Puy hérite d'un récit centré sur la personne du redresseur, alors que la question décisive pour un repreneur porte sur un système.

L'hypothèse pourra se vérifier de l'extérieur, en deux temps. Le premier jalon est la publication du jugement d'ouverture au BODACC, attendue avant le 31 décembre 2026 si le dépôt de bilan annoncé intervient. Le second est le contenu des offres de reprise, publiées par le tribunal ou relayées par la presse, d'ici au 30 avril 2027.

Si le système reste un passif, ces offres en porteront la trace. Elles reprendront les magasins sans la logistique centrale, s'engageront à migrer vers un autre système ou prévoiront une prestation transitoire assurée par le cédant. Si, au contraire, elles reprennent l'ensemble intégré sans réserve sur l'outil, l'hypothèse d'un shakedown resté ouvert devra être abandonnée. La bascule de 2023 retournera alors, cette fois à bon droit, au rayon des souvenirs.

Note méthodologique

Les faits reposent sur la presse économique, généraliste et spécialisée (Sud Ouest, Libération, Le Figaro, AFP, LSA, Le Monde Informatique), arrêtés au 20 octobre 2026. Le lien entre la bascule et les difficultés de 2023 et 2024 est assumé, car exprimé par le porte-parole de l'entreprise et rapporté par Le Monde, LSA et l'AFP. Le lien avec la cessation des paiements de 2026 est présenté comme une hypothèse, aucune source ne l'établissant. La date du comité social et économique diverge selon les titres (20 ou 21 octobre), et les chiffres d'activité de 2024 (AFP) et de 2025 (Libération, Le Figaro) ne précisent pas leur périmètre, ce qui rend leur comparaison indicative. Le décompte des quatre dirigeants exclut les intérims, et les affirmations d'absence portent sur les sources listées ci-dessous. Le choix du shakedown comme cadre central, complété par la mémoire organisationnelle, relève de l'auteur. Recherche de sources, croisement des données et structuration du raisonnement s'appuient sur une assistance par intelligence artificielle. Le choix de l'angle et du cadre théorique, la vérification des sources, les arbitrages et l'établissement du texte final relèvent de l'auteur.

image générée par IA (ChatGPT Images 2.5)

Sources

Presse de référence

Cadres théoriques

  • M. Lynne Markus et Cornelis Tanis, « The Enterprise System Experience: From Adoption to Success », in Robert W. Zmud (dir.), Framing the Domains of IT Management: Projecting the Future Through the Past, Cincinnati, Pinnaflex Educational Resources, 2000, p. 173 à 207, http://pro.unibz.it/Staff/Ascime/Documents/ERP%20paper.Pdf
  • James P. Walsh et Gerardo Rivera Ungson, « Organizational Memory », Academy of Management Review, vol. 16, n° 1, janvier 1991, p. 57 à 91, https://doi.org/10.5465/amr.1991.4278992

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