Villeurbanne et l'épreuve du droit au non-numérique
Le 9 octobre 2023, le conseil municipal de Villeurbanne, ville de 163 690 habitants classée au dixième rang des communes hexagonales les plus marquées par la pauvreté, a inscrit dans une délibération opposable le droit, pour ses administrés, d'effectuer toutes leurs démarches communales sans passer par un écran. Ce geste, documenté par*** La Gazette des communes ***en mars 2026, n'est pas un retour en arrière. C'est un audit organisationnel déguisé en politique d'inclusion. Il rend visible une asymétrie de mesure, une asymétrie budgétaire et une asymétrie de charge entre l'État qui dématérialise et la commune qui accueille. La question qu'il pose n'est pas celle de l'inclusion numérique, déjà rebattue. C'est celle, plus crue, de savoir qui paye le guichet maintenu.

Une délibération opposable, et ce qu'elle dit vraiment
Le conseil municipal adopte, sur le rapport de Gaëtan Constant (adjoint à la qualité du service public et à la lutte contre la fracture numérique, par ailleurs ingénieur en mathématiques appliquées), une délibération qui crée un « droit local » au non-numérique. Le mécanisme est d'une sobriété trompeuse. Pour toute démarche communale (état civil, inscription en crèche, école, activités périscolaires, demande de subvention pour les associations), l'usager doit pouvoir choisir entre la voie numérique, le guichet, le téléphone et, le cas échéant, le courrier. Le portail des démarches de la ville porte désormais en en-tête la mention « Réalisez vos démarches administratives dans nos accueils, par courrier ou directement en ligne ». L'ordre des mots n'est pas anodin.
Surtout, le texte est opposable. Comme le résume L'inspiration politique, la délibération « permet à l'usager de saisir le tribunal administratif si la ville ne » respecte pas l'alternative qu'elle s'est imposée. C'est ce qui distingue le geste villeurbannais d'une simple charte d'engagement ou d'un objectif politique vague. La commune se donne à elle-même une obligation que l'administré peut faire valoir contre elle. Le maire Cédric Van Styvendael en fournit la formule la plus dense, citée par La Gazette des communes : « Affirmer un droit au non-numérique, ce n'est en aucun cas refuser les gains et les bénéfices apportés par la technologie. C'est considérer que la charge de l'adaptation ne doit pas reposer sur l'usager mais sur l'administration. »
Le dispositif s'appuie sur un travail de cartographie préalable, mené pendant une année entière entre 2022 et 2023, qui a recensé l'ensemble des démarches accessibles en ligne et identifié, pour chacune, les canaux de contact disponibles. Une mission d'inclusion numérique a été structurée à l'automne 2023, un médiateur numérique a été déployé en permanence dans les structures de la ville, un espace numérique a été ouvert en mairie. Une étude de l'Agence d'urbanisme de l'aire métropolitaine lyonnaise (Urbalyon, septembre 2022) avait préalablement objectivé un indice de fragilité numérique « légèrement supérieur à la moyenne métropolitaine » pour la commune, qui compte 8 % de bénéficiaires du RSA en 2021 selon les chiffres Insee repris par Socialter.
L'argumentaire chiffré porté par la municipalité reprend les ordres de grandeur consolidés par la Défenseure des droits. 15 % des adultes français sont concernés par l'illectronisme, soit, pour une ville de 163 000 habitants, plus de 20 000 personnes « potentiellement exclues si le tout-numérique s'impose ». La majoration nationale est connue. Entre 13 millions (chiffre repris par France Relance dès 2020) et 16 millions de personnes éloignées du numérique selon les définitions retenues. Le baromètre 2024 du numérique cité par l'ANCT confirme que 60 % des Français non-diplômés estiment que le numérique complique ou n'a pas d'effet sur leur vie quotidienne.
L'illusion de livraison, ou ce que mesure la dématérialisation
L'intérêt analytique du dispositif villeurbannais n'est pas tant ce qu'il fait que ce qu'il révèle. Il rend visible une asymétrie de mesure devenue structurante de l'action publique numérique.
Depuis le programme « Action publique 2022 » lancé en 2017, qui visait 100 % des démarches dématérialisées en 2022, la performance des services publics se mesure par taux de complétion en ligne, taux d'abandon, taux de satisfaction des utilisateurs des téléservices. Le tableau de bord Vos démarches essentielles publie périodiquement ces indicateurs. Aucun symétrique n'existe pour le canal humain. Nulle part n'est mesuré le taux de satisfaction des usagers non-numériques, ni le délai d'obtention d'un rendez-vous physique, ni le nombre de personnes qui auraient dû passer par un guichet et n'ont pas pu. C'est l'illusion de livraison la plus pure. Un service est déclaré accessible parce qu'il est en ligne, sans qu'aucune métrique ne dise combien d'usagers n'arrivent pas à s'en servir.
Le rapport du Défenseur des droits Dématérialisation des services publics : trois ans après, où en est-on ?, rendu public en février 2022 par Claire Hédon en suivi de son rapport pionnier de janvier 2019 (Dématérialisation et inégalités d'accès aux services publics), pointait précisément cette défaillance dès l'introduction. Un suivi de la qualité de service qui passe à côté de ceux qui sont le plus en difficulté. Une approche multicanale qui n'est pas conçue comme la norme. Des dispositifs d'accueil physique des usagers qui ne couvrent pas tous les besoins. La preuve a contrario tient en un chiffre. En 2021, 80 % des 115 000 réclamations reçues par l'institution concernaient les services publics, et la corrélation avec la dématérialisation, selon Claire Hédon, est « le nœud qui faisait qu'il n'y avait pas de dialogue entre les agents et les usagers ».
Difficultés d'accès aux droits, ce que mesure l'enquête 2024-2025 du Défenseur des droits
Enquête Ipsos pour le Défenseur des droits, 5 030 personnes interrogées entre octobre 2024 et janvier 2025, publication le 13 octobre 2025 sous le titre Relations des usagers avec les services publics : quelles difficultés d'accès aux droits ?
- 61 % des usagers déclarent des difficultés dans leurs démarches administratives, contre 39 % en 2016 (hausse de vingt-deux points en huit ans).
- 49 % seulement réalisent leurs démarches en ligne sans aide.
- 36 % ont besoin d'une aide ponctuelle, 8 % ne peuvent y arriver sans accompagnement, 7 % évitent purement et simplement la voie en ligne.
- 23 % des sondés ont renoncé à au moins un droit au cours des cinq dernières années, à 70 % en raison de la complexité des démarches.
- 86 % des cadres et 51 % des 18-34 ans déclarent rencontrer des difficultés, ce qui confirme une fracture numérique devenue transversale aux catégories sociales.
C'est là que le geste villeurbannais bascule du registre symbolique à celui de l'audit organisationnel. Avant d'affirmer un droit, la commune a dû cartographier ses propres canaux. Cet inventaire est, en lui-même, un acte de gestion. Il rend visible ce que l'évaluation nationale escamote.
Non-recours, second degré, effet guichet
Pour penser ce que produit un droit au non-numérique, l'arsenal conceptuel mûri par deux décennies de recherche permet plusieurs lectures convergentes.
Le concept de non-recours aux droits sociaux, forgé par Philippe Warin et développé à l'ODENORE (Observatoire des non-recours aux droits et services, université Grenoble-Alpes), désigne « toute personne qui (en tout état de cause) ne bénéficie pas d'une offre publique de droits et de services à laquelle elle pourrait prétendre ». Pierre Mazet, longtemps chercheur à l'ODENORE, a montré dans plusieurs travaux (notamment « Conditionnalités implicites et production d'inégalités. Les coûts cachés de la dématérialisation administrative », Revue française de service social, n° 264, 2017) comment la numérisation introduit de nouvelles conditionnalités implicites à l'accès au droit. Avoir des droits suppose désormais d'avoir un équipement, une connexion stable, des compétences, du temps. « C'est le caractère obligatoire du passage par Internet qui amplifie le non-recours », résume-t-il dans Politis en 2022.
Le non-recours, un concept opérationnel
Le concept de non-recours aux droits sociaux a été forgé et systématisé par Philippe Warin, sociologue à Sciences Po Grenoble et fondateur de l'ODENORE, créé en 2003 au laboratoire PACTE de l'université Grenoble-Alpes. Sa typologie devenue canonique distingue quatre formes.
- La non-connaissance (la personne ignore le droit existant).
- La non-demande (elle le connaît mais ne le sollicite pas).
- La non-réception (elle a fait sa démarche mais ne reçoit pas la prestation).
- La non-proposition (l'institution s'abstient de proposer un droit qu'elle pourrait activer).
Référence : Philippe Warin, Le non-recours : définition et typologies, Working Paper ODENORE n° 1, juin 2010, et Critique du non-recours, Presses universitaires de Grenoble, 2016.
À ce premier concept s'ajoute celui de fracture numérique au second degré, théorisé d'abord par Eszter Hargittai en 2002 puis prolongé en Europe francophone par Périne Brotcorne, Patricia Vendramin et Gérard Valenduc (notamment dans Diversité et vulnérabilité dans les usages des TIC. La fracture numérique au second degré, Academia-Bruylant, 2010). L'idée est simple mais décisive. À mesure que les écarts d'accès matériel à l'internet se réduisent, les inégalités se déplacent vers les usages (capacité à naviguer, à comprendre les interfaces, à mobiliser des ressources cognitives et culturelles dans un environnement administratif numérique). Le second degré explique pourquoi l'enquête du Défenseur des droits trouve 86 % de cadres déclarant des difficultés et 51 % des 18-34 ans. La fracture n'est plus une frontière entre équipés et non-équipés, c'est un gradient continu de compétences qui traverse toute la société.
Enfin, le travail de Vincent Dubois dans La vie au guichet. Relation administrative et traitement de la misère (Economica, 1999), conduit après une observation directe de plusieurs centaines d'interactions de face-à-face dans deux Caisses d'allocations familiales, éclaire un troisième angle. Le guichet n'est jamais un simple point d'enregistrement de la demande. C'est un lieu de traduction, où l'agent reconfigure en catégories administratives la situation singulière du demandeur, où l'institution adapte ses procédures à l'imprévu, où s'opère ce que Michael Lipsky appelait dès 1980 (Street-Level Bureaucracy, Russell Sage Foundation) la « discrétion » des fonctionnaires de terrain. Supprimer le guichet, ce n'est pas seulement supprimer un point d'accès. C'est supprimer le lieu où se fabrique, par interaction, l'adéquation entre une règle générale et un cas particulier. Dématérialiser sans alternative humaine revient à imposer à l'usager (souvent le plus fragile) la charge entière de cette traduction. C'est exactement ce que la formule du maire de Villeurbanne dénonce.
Arbitrages budgétaires, qui paye et qui économise
Le point aveugle le mieux gardé du débat tient en une asymétrie financière. Le maintien d'un canal humain dans les services publics locaux a un coût structurel, rarement chiffré, parce que la commune l'absorbe dans sa masse salariale et que personne n'en isole la ligne. Ce coût est asymétrique. L'État dématérialise et économise (suppression de guichets en préfecture, à la Direction générale des finances publiques, dans les trésoreries, restructuration des opérateurs sociaux). La commune accueille et finance.
Le déplacement est documenté. Socialter cite Maxime Paris, conseiller numérique à Villeurbanne : « Il y a désormais un écart entre les services de la mairie, qui offrent une alternative non numérique quasi systématique, et les démarches plus classiques qui concernent l'État ». Gaëtan Constant complète : « des employés municipaux sont désormais rémunérés pour aider les gens à faire leur dossier de retraite, leurs demandes » de prestations. Le rapport 2025 du collectif Nos services publics documente la disparition de plus de mille services fiscaux de proximité depuis les années 2010. Le mouvement national est clair. L'État retire ses guichets, la commune monte les siens. Le coût bascule sans qu'aucun transfert financier ne l'accompagne.
Le calendrier budgétaire des conseillers numériques France Services aggrave cette asymétrie. Lancé en 2020 dans le cadre de France Relance avec une enveloppe de 250 millions d'euros pour recruter et former 4 000 conseillers numériques (axe 1, complété par un soutien aux hubs et la généralisation d'Aidants Connect), le dispositif a culminé à environ 4 000 postes en 2025. La loi de finances pour 2026 ne prévoit plus que 14 millions d'euros pour ce poste, réduisant les effectifs à environ 2 800, puis, selon les estimations d'Intercommunalités de France relayées par Acteurs publics, à 1 400 fin 2026 avant extinction effective en 2027. La Cour des comptes, dans son Rapport public annuel 2026 (« Cohésion territoriale et attractivité des territoires », publié le 25 mars 2026), note explicitement que les incertitudes récentes concernant le financement du dispositif des conseillers numériques, dont l'extinction est programmée pour 2027, et les contraintes budgétaires auxquelles sont confrontés l'État et les départements soulignent la nécessité d'établir un modèle de financement de l'inclusion numérique pérenne et à la hauteur des enjeux. L'arithmétique est cruelle. Intercommunalités de France estime qu'il aurait fallu environ 28 millions d'euros pour maintenir le dispositif à effectif constant. La feuille de route France Numérique Ensemble 2023-2027, copilotée par l'ANCT et la Mednum, affichait pourtant des objectifs ambitieux : accompagner 8 millions de personnes éloignées du numérique, former 20 000 aidants. La trajectoire budgétaire la contredit.
Le geste villeurbannais s'inscrit donc dans un creux. Il prend en charge, localement, ce que l'État abandonne progressivement.
Le droit au non-numérique, un objet juridique en émergence
Le geste villeurbannais n'est pas isolé, même s'il est probablement le plus formalisé en France. Trois points de référence permettent d'en mesurer la portée.
D'abord, la décision du Conseil d'État du 3 juin 2022 (n° 461694 et 452798, section du contentieux), saisi par La Cimade, le Conseil national des barreaux, la Ligue des droits de l'homme et le GISTI au sujet de la dématérialisation des demandes de titres de séjour via le téléservice ANEF. La haute juridiction y a posé un cadre général. L'obligation d'utiliser un téléservice n'est légale qu'à la double condition (i) qu'un accompagnement soit assuré pour les usagers qui ne disposent pas d'un accès aux outils numériques ou rencontrent des difficultés, et (ii) qu'une solution de substitution (donc une alternative non numérique) soit garantie pour ceux qui, malgré cet accompagnement, ne peuvent recourir au téléservice. C'est, en jurisprudence administrative française, le point d'ancrage le plus solide pour un futur droit au non-numérique.
Ensuite, en Belgique, l'arrêt n° 126/2025 de la Cour constitutionnelle du 25 septembre 2025, saisie par vingt-quatre associations et syndicats contre l'ordonnance bruxelloise « Bruxelles numérique » du 25 janvier 2024. La Cour a rejeté formellement le recours mais sous une « réserve d'interprétation » qui en inverse la portée. Les trois canaux non numériques (guichet, téléphone, voie postale) doivent être maintenus cumulativement, et l'argument de la « charge disproportionnée » ne peut jamais justifier leur suppression. La Cour consacre ainsi, par voie d'interprétation conforme, ce que les associations appellent désormais le « droit au non-numérique » comme principe constitutionnel. La Wallonie a adopté un décret similaire en novembre 2024.
Enfin, en France, la proposition de loi « tendant à la réouverture des accueils physiques dans les services publics », portée par Danièle Obono et un collectif transpartisan, a été adoptée par l'Assemblée nationale le 30 novembre 2023 par 122 voix contre 29, contre l'avis du gouvernement. Transmise au Sénat le 1er décembre 2023, elle n'y a, à ce jour, pas été inscrite à l'ordre du jour. C'est précisément dans ce vide législatif national que Villeurbanne avance.
Parallèle historique : l'écrivain public
Il existe une mémoire longue de cette tension entre obligation administrative et capacité réelle d'accès au droit, et elle a un nom : l'écrivain public. Présente dès l'Antiquité sous la forme du scribe, structurée au Moyen Âge dans les bourgs commerçants, professionnalisée au XVIIe siècle, la fonction connaît un déclin au XXe siècle avec l'alphabétisation de masse, puis une renaissance à partir des années 1980 dans sa forme contemporaine d'« écrivain public à vocation sociale », rémunéré par les CCAS, les conseils départementaux, les mairies, certaines régions, et présent dans les Points d'accès au droit, les maisons de quartier, les permanences associatives.
Le parallèle est éclairant à trois titres. D'abord, l'écrivain public est apparu pour répondre à la même asymétrie. Une administration qui exige un format (l'écrit standardisé) que tous les administrés ne maîtrisent pas. La numérisation reproduit ce schéma à l'identique, mais avec un format différent (l'interface en ligne) et un public en partie distinct, l'enquête du Défenseur des droits montrant d'ailleurs que les difficultés numériques touchent désormais cadres et diplômés. Ensuite, l'écrivain public a longtemps été financé par un patchwork de collectivités locales, d'associations et de bénévoles, exactement comme aujourd'hui les conseillers numériques France Services, déployés à 60 % dans des collectivités territoriales selon l'ANCT, et dont l'extinction programmée laissera, à nouveau, les communes seules face à la demande. Enfin, l'histoire de l'écrivain public rappelle que sa fonction a toujours été tolérée sans être instituée. Jamais inscrite comme un droit, toujours présentée comme un palliatif. Le pari villeurbannais consiste précisément à inverser ce statut.
Angles morts et hypothèse vérifiable
Reste à nommer ce que le discours institutionnel sur le droit au non-numérique ne dit pas, ou pas encore.
Premier angle mort : la charge invisible sur les agents communaux. À Villeurbanne comme dans toutes les communes qui maintiennent un guichet, l'agent de premier niveau « rattrape » désormais les défaillances des services nationaux dématérialisés. Il accompagne pour une retraite à la Carsat, une déclaration à la DGFiP, une démarche France Travail, un dossier ANEF. La municipalité documente cette dérive : « au final, ce découpage montre comment l'État s'est dédouané de ces services » (Gaëtan Constant, Socialter). Aucun indicateur national ne mesure ce déport. Aucune compensation financière ne l'accompagne.
Deuxième angle mort : la mesure. Il n'existe pas, à ce jour, d'indicateur officiel mesurant le maintien effectif d'une alternative non numérique pour les démarches relevant de l'État, ni le taux de satisfaction des usagers ayant choisi cette alternative. La feuille de route France Numérique Ensemble prévoit un « Observatoire des compétences numériques » porté par le GIP Pix, axé sur les capacités des individus, pas sur l'offre institutionnelle. L'asymétrie de mesure perdure.
Troisième angle mort : l'effet IA. Comme le souligne Socialter, les équipes municipales villeurbannaises anticipent l'arrivée massive de l'intelligence artificielle générative dans les services publics. La DGFiP aurait déjà introduit ce type d'outils sans concertation, selon le témoignage recueilli. Si l'instruction des dossiers est progressivement automatisée, la question ne sera plus seulement « comment accéder sans internet ? » mais « comment être instruit par un humain ? ». Le droit au non-numérique pourrait alors devoir s'étendre en droit à la décision humaine, une question qui rejoint celle, plus large, de l'article 22 du RGPD.
Hypothèse vérifiable à 24 mois. L'horizon de l'extinction des conseillers numériques (fin 2027) et la séquence des trois rapports parus à la fin 2025 (Sénat, Cour des comptes, Défenseur des droits) créent une fenêtre politique. Il est probable, mais non certain, que le législateur français inscrive d'ici la fin 2027 une obligation générale de maintien d'au moins un canal non numérique pour toute démarche administrative, sous une forme proche de la proposition Obono de 2023 ou de l'arrêt belge de septembre 2025. L'indicateur observable est triple. (i) L'inscription à l'ordre du jour du Sénat de la proposition de loi adoptée par l'Assemblée nationale le 30 novembre 2023. (ii) La publication, dans le projet de loi de finances pour 2027 ou 2028, d'une ligne budgétaire dédiée au maintien des canaux non numériques avec une enveloppe supérieure à 28 millions d'euros annuels. (iii) La création par l'ANCT d'un indicateur de couverture multicanale des démarches administratives, publié dans son rapport annuel. La condition politique de réalisation : que l'écart entre les chiffres du Défenseur des droits (23 % de renoncement aux droits) et le retrait budgétaire de l'État sur l'inclusion numérique devienne politiquement insoutenable. Si l'hypothèse se vérifie, Villeurbanne aura été non pas une exception locale, mais le prototype administratif d'une norme nationale. Si elle ne se vérifie pas, le droit au non-numérique restera un patchwork de pratiques municipales, dépendant du volontarisme d'élus locaux pour rattraper, à leurs frais, ce que l'État a renoncé à porter.
L'enjeu, au fond, est moins celui du numérique que celui de la responsabilité de l'État vis-à-vis de ses propres ruptures de service. Le geste de Villeurbanne, dans sa modestie technique (une délibération, une cartographie, des médiateurs, un guichet maintenu), vaut comme rappel théorique. Un service public dont le taux de satisfaction des usagers les plus fragiles n'est pas mesuré n'est pas un service public livré. Au mieux, c'est un service publié.
Note méthodologique.
La date de remise du rapport du Défenseur des droits Dématérialisation des services publics : trois ans après, où en est-on ? oscille selon les sources entre le 15 et le 16 février 2022. La date officielle inscrite sur la fiche Vie publique (février 2022) a été retenue. Les chiffres de l'illectronisme oscillent entre 13 et 16 millions selon les définitions, la fourchette est restituée plutôt qu'arbitrée. Les estimations d'effectifs des conseillers numériques pour 2026 et 2027 sont issues d'Intercommunalités de France relayées par Acteurs publics, sans publication officielle consolidée par l'ANCT à la date de rédaction. Plusieurs concepts académiques étaient mobilisables (performativité des indicateurs de Desrosières, découplage organisationnel de Meyer et Rowan). La sociologie du non-recours a été retenue comme cadre central pour sa proximité directe avec l'objet, les autres ayant été écartés au titre de la règle de parcimonie conceptuelle. La référence au volume d'observations de Dubois (1999) a été prudemment formulée en « plusieurs centaines » faute de vérification immédiate du chiffre exact.
Sources
Sources primaires institutionnelles
- Conseil municipal de Villeurbanne, délibération du 9 octobre 2023 instaurant un droit au non-numérique pour les démarches communales. Portail : https://www.villeurbanne.fr. URL exacte de la délibération à vérifier avant publication.
- Cour des comptes, Rapport public annuel 2026 (Cohésion territoriale et attractivité des territoires), publié le 25 mars 2026. URL : https://www.ccomptes.fr/sites/default/files/2026-03/20260325-syntheses-RPA-2026_0.pdf.
- Défenseur des droits, Relations des usagers avec les services publics : quelles difficultés d'accès aux droits ?, enquête Ipsos, publiée le 13 octobre 2025. URL synthèse : https://www.defenseurdesdroits.fr/enquete-sur-lacces-aux-droits-sur-les-relations-des-usagers-avec-les-services-publics-que-retenir. URL rapport intégral : https://www.defenseurdesdroits.fr/sites/default/files/2025-10/dddEAD-2024volume-2_relations-usagers-services-publics.pdf.
- Défenseur des droits, Dématérialisation des services publics : trois ans après, où en est-on ?, février 2022. URL : https://juridique.defenseurdesdroits.fr/docnum.php?explnumid=21202. Fiche Vie publique : https://www.vie-publique.fr/rapport/283832-dematerialisation-des-services-publics.
- Défenseur des droits, Dématérialisation et inégalités d'accès aux services publics, janvier 2019.
- ANCT, Inclusion numérique, France Numérique Ensemble (feuille de route 2023-2027). URL : https://anct.gouv.fr/programmes-dispositifs/societe-numerique/inclusion-numerique-france-numerique-ensemble.
- Étude Urbalyon (Agence d'urbanisme de l'aire métropolitaine lyonnaise), Indice de fragilité numérique sur le territoire de Villeurbanne, septembre 2022. À vérifier avant publication.
- Vie publique, « 23 % des usagers des services publics ont renoncé à au moins un droit au cours des cinq dernières années ». URL : https://www.vie-publique.fr/en-bref/300432-services-publics-23-des-usagers-renoncent-leurs-droits.
Décisions juridictionnelles et travaux législatifs
- Conseil d'État, section du contentieux, décision n° 461694 et 452798 du 3 juin 2022 (téléservice ANEF, demandes de titres de séjour).
- Cour constitutionnelle de Belgique, arrêt n° 126/2025 du 25 septembre 2025 (ordonnance « Bruxelles numérique »). Analyses : https://www.liguedh.be/la-cour-constitutionnelle-consacre-le-droit-au-non-numerique/ et https://www.unia.be/fr/actua/ordonnance-bruxelles-num%C3%A9rique-arr%C3%AAt-cour-constitutionnelle.
- Assemblée nationale, proposition de loi « tendant à la réouverture des accueils physiques dans les services publics », adoptée le 30 novembre 2023. URL : https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/16/dossiers/accueilsservcicespublics.
Cadres théoriques mobilisés
- Philippe Warin, Le non-recours : définition et typologies, Working Paper ODENORE n° 1, juin 2010.
- Philippe Warin, Critique du non-recours, Presses universitaires de Grenoble, 2016.
- Pierre Mazet, « Conditionnalités implicites et production d'inégalités. Les coûts cachés de la dématérialisation administrative », Revue française de service social, n° 264, 2017.
- Périne Brotcorne, Gérard Valenduc, Patricia Vendramin, Diversité et vulnérabilité dans les usages des TIC. La fracture numérique au second degré, Academia-Bruylant, 2010.
- Eszter Hargittai, « Second-Level Digital Divide. Differences in People's Online Skills », First Monday, vol. 7, n° 4, avril 2002.
- Vincent Dubois, La vie au guichet. Relation administrative et traitement de la misère, Economica, coll. « Études politiques », 1999 (rééditions ultérieures, dernière édition PUF, 2010).
- Michael Lipsky, Street-Level Bureaucracy. Dilemmas of the Individual in Public Services, Russell Sage Foundation, 1980.
Presse spécialisée
- Françoise Sigot, « Droit au non-numérique : comment Villeurbanne garantit l'accès aux services publics sans internet », La Gazette des communes, 15 mars 2026. URL : https://www.lagazettedescommunes.com/1027769/droit-au-non-numerique-comment-villeurbanne-garantit-lacces-aux-services-publics-sans-internet/.
- Lucas Burtin, « À Villeurbanne, le droit au "non-numérique" contre la précarité et l'exclusion », Socialter, n° 73 (« Retour au guichet »), 1er trimestre 2026. URL : https://www.socialter.fr/article/villeurbanne-droit-au-non-numerique-demarches-services-publics-accessibles.
- « Accueil, accompagnement, médiation, comment Villeurbanne fait vivre le droit au non-numérique face à la dématérialisation des services publics », L'inspiration politique, 1er février 2026. URL : https://www.linspiration-politique.fr/2026/02/01/accueil-accompagnement-mediation-comment-villeurbanne-fait-vivre-le-droit-au-non-numerique-face-a-la-dematerialisation-des-services-publics/.
- « La Défenseure des droits regrette "l'éloignement des services publics dû à la dématérialisation" », La Gazette des communes. URL : https://www.lagazettedescommunes.com/790383/la-defenseure-des-droits-regrette-leloignement-des-services-publics-du-a-la-dematerialisation/.
- « Le dispositif des conseillers numériques en passe de s'éteindre progressivement d'ici 2027 », Acteurs publics. URL : https://acteurspublics.fr/articles/le-dispositif-des-conseillers-numeriques-seteint-progressivement/.
- « Aider ou remplacer ? La Cour des comptes interroge le rôle des maisons France services dans le processus d'inclusion numérique », Acteurs publics. URL : https://acteurspublics.fr/articles/les-pistes-de-la-cour-des-comptes-pour-perenniser-le-financement-de-linclusion-numerique/.
- « La justice belge désapprouve la politique du tout-numérique dans les services publics bruxellois », Acteurs publics. URL : https://acteurspublics.fr/articles/la-justice-belge-desapprouve-la-politique-du-tout-numerique-dans-les-services-publics-bruxellois/.
- Banque des Territoires, « Inclusion numérique : 250 millions d'euros pour "un défi quasi civilisationnel" ». URL : https://www.banquedesterritoires.fr/inclusion-numerique-250-millions-deuros-pour-un-defi-quasi-civilisationnel.
Parallèle historique
- Christine Métayer, Au tombeau des secrets. Les écrivains publics du Paris populaire, Cimetière des Saints-Innocents, XVIe-XVIIIe siècle, Albin Michel, 2000. Référence académique de fond sur l'histoire des écrivains publics en France.
- Notice « Écrivain public », pour repère général : https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89crivain_public. À consolider avant publication par une source primaire académique.