La redondance n'est pas une demi-mesure
Le 2 septembre 2026, la Chancellerie fédérale suisse annonce un programme de bureautique souveraine et décrit, dans le même document, une seconde pile logicielle appelée à fonctionner à côté de Microsoft 365. Le vocabulaire dit la rupture, le dispositif dit le doublon. Lire cette configuration comme une demi-mesure revient à ignorer ce que Martin Landau nommait en 1969 la redondance, c'est-à-dire la fiabilité obtenue par la multiplication de voies indépendantes. Toute la question tient dans ce dernier adjectif.

Berne ne remplace rien, Berne ajoute une seconde voie
Le Conseil fédéral a pris connaissance, lors de sa séance du 2 septembre 2026, d'une étude de faisabilité conduite par la Chancellerie fédérale et de la décision de lancer un programme de poste de travail numériquement souverain. L'étude s'appuie sur un proof of concept mené depuis le début de 2025 sous l'acronyme BOSS, pour Büroautomation durch Einsatz von Open-Source-Software, dont l'exploitation technique a été assurée par l'Office fédéral de l'informatique et de la télécommunication.
La pile évaluée n'a rien d'un assemblage improvisé. Elle reprend openDesk, la suite du centre allemand pour la souveraineté numérique, le ZenDiS, avec Collabora Online pour les documents, Open-Xchange pour la messagerie, le calendrier, les contacts et les tâches, Nextcloud pour le stockage, OpenProject pour la gestion de projet, XWiki pour la documentation partagée, une déclinaison de Jitsi pour les conférences audio et vidéo, Element pour la messagerie instantanée et Univention pour la gestion des identités et des accès. La Chancellerie indique entretenir de nombreux échanges avec le ZenDiS et avec le Land de Schleswig-Holstein.
Les tests d'acceptation ont mobilisé 172 participants issus de différents départements, sur une infrastructure dédiée et selon deux cas d'usage distincts. La conclusion est un accord de principe assorti de réserves explicites, portant sur les visioconférences de grande ampleur, sur les évaluations de sécurité et de plateforme encore à mener, sur le développement du savoir-faire nécessaire et sur les nombreuses applications métier étroitement liées à l'architecture Microsoft.
La première phase est chiffrée à environ 9 millions de francs suisses, imputés sur des moyens déjà alloués par le Parlement à la mise en place d'une plateforme souveraine à code source ouvert. L'objectif affiché consiste à rendre la solution accessible à environ 3 000 collaborateurs d'ici la fin de 2027, en visant en priorité les agents intervenant dans des processus d'affaires particulièrement critiques. Rapporté à la cible, l'ordre de grandeur avoisine 3 000 francs par utilisateur pour la phase, ce ratio étant un calcul et non un chiffre publié par la Confédération.
Le point décisif se loge dans une phrase du communiqué. La Chancellerie annonce « une solution autonome, fonctionnant en parallèle avec Microsoft 365 ». La suite américaine reste en place, achevée fin 2025 sur l'ensemble du parc fédéral, et la question de l'équipement généralisé de l'administration sera examinée au cours du programme, sans date de décision annoncée.
Ajouter une voie n'est pas hésiter, c'est acheter de la fiabilité
Le réflexe administratif ordinaire traite le doublon comme une anomalie budgétaire. Deux messageries, deux suites documentaires, deux chaînes d'exploitation à maintenir, deux jeux de compétences à entretenir, tout cela ressemble à un défaut de décision que le prochain arbitrage financier corrigera. Ce réflexe a une histoire et il a rencontré, voilà plus d'un demi-siècle, une objection restée peu mobilisée par les directions des systèmes d'information publiques.
Martin Landau soutenait en 1969 que l'élimination systématique des chevauchements affaiblit les organisations administratives au lieu de les rationaliser. Son argument était emprunté à la théorie mathématique de la fiabilité. Un ensemble composé d'éléments faillibles peut atteindre un niveau de fiabilité supérieur à celui de chacun de ses composants, à condition que plusieurs d'entre eux puissent accomplir la même fonction. La duplication ne corrige pas l'imperfection des parties, elle la rend tolérable pour le tout.
Appliquée au cas suisse, cette lecture déplace l'objet de l'évaluation. Le programme ne se juge pas à sa capacité de faire disparaître une dépendance, puisqu'il ne la fait pas disparaître et ne le prétend pas. Il se juge à sa capacité de rendre cette dépendance supportable en cas d'indisponibilité de la suite principale. Le ciblage retenu confirme cette interprétation : la Chancellerie ne vise pas les usages les plus nombreux ni les plus économiques à migrer, elle vise les agents engagés dans les processus les plus critiques, c'est-à-dire précisément ceux dont l'interruption coûterait le plus cher.
Ce ciblage distingue le dispositif suisse des projets de substitution. Une migration réussie supprime la première voie au moment même où elle installe la seconde, et la redondance disparaît avec le succès du projet. Le fonctionnement parallèle assumé produit l'effet inverse, à ceci près qu'il en assume aussi le coût récurrent, que la Chancellerie reconnaît ne pas pouvoir estimer avant l'achèvement de la première phase.
La redondance selon Martin Landau (1969) Dans « Redundancy, Rationality, and the Problem of Duplication and Overlap », paru dans Public Administration Review, Martin Landau conteste l'assimilation du chevauchement administratif au gaspillage. Il transpose aux organisations publiques un résultat de la théorie de la fiabilité : un système peut être plus fiable que chacun de ses composants dès lors que plusieurs d'entre eux assurent la même fonction. Sa démonstration comporte une condition restrictive, souvent oubliée quand le concept est cité. Les voies redondantes doivent être indépendantes, faute de quoi une cause unique les emporte ensemble et la duplication n'ajoute qu'un coût.
Une redondance ne vaut que par l'indépendance de ses voies, et c'est là que le dossier se tait
La condition posée par Landau est exigeante et le dossier suisse ne permet pas, en l'état des documents publics, d'établir qu'elle est satisfaite. Plusieurs éléments sont partagés par les deux piles. L'exploitation relève du même opérateur interne, les compétences des agents proviennent du même vivier, le réseau et le poste de travail physique restent communs, et l'annuaire de l'administration constitue un point de passage que la présence d'Univention dans le périmètre testé ne suffit pas à dissocier des identités existantes.
Le communiqué nomme lui-même l'obstacle le plus sérieux, à savoir les nombreuses applications spécialisées dont l'intégration est étroite avec l'architecture Microsoft. Cette mention est loyale et elle est décisive. Un agent d'un processus critique n'utilise pas seulement une messagerie et un traitement de texte, il utilise une application métier qui produit des documents, déclenche des notifications, exige une authentification et s'appuie sur des composants de la suite principale. Si cette application demeure indisponible lorsque la suite principale l'est, la seconde voie transporte la bureautique sans transporter le travail.
La limite reconnue sur les visioconférences de grande ampleur relève de la même logique et mérite d'être prise au sérieux plutôt que traitée comme un détail d'ergonomie. La fonction la plus fragile de la pile ouverte est aussi celle dont la charge augmente le plus fortement en situation de crise, quand une administration doit réunir en urgence des acteurs dispersés. Une redondance dont la faiblesse principale se manifeste au moment exact où elle servirait est une redondance dégradée.
La loi de la variété requise, énoncée par W. Ross Ashby en 1956 dans An Introduction to Cybernetics, apporte ici un complément utile sans se substituer à Landau. Un régulateur doit disposer d'une variété de réponses au moins égale à celle des perturbations qu'il affronte. Deux piles bureautiques augmentent effectivement la variété disponible, mais seulement dans la mesure où elles ne défaillent pas ensemble. Ashby indique ce qu'il faut posséder, Landau indique à quelle condition cette possession est effective.
L'angle mort du discours institutionnel se situe exactement là. Le communiqué formule un objectif de souveraineté, qui est un attribut du fournisseur et du régime juridique applicable aux données. Il ne formule pas d'objectif de continuité, qui serait une propriété mesurable du système : quels processus doivent rester praticables, dans quel scénario d'indisponibilité, pendant combien de temps, avec quel niveau de service dégradé accepté. Ces quatre paramètres ne figurent dans aucun des documents publiés le 2 septembre 2026.
Le secteur financier a tranché la question voilà vingt ans, et l'a tranchée par l'exercice
Une administration qui construit un second dispositif destiné à servir en cas de défaillance du premier n'invente pas une situation inédite. Le secteur bancaire français a rencontré ce problème au tournant des années 2000 et le régulateur y a apporté une réponse dont la proximité structurelle avec le cas suisse est frappante.
Le règlement du Comité de la réglementation bancaire et financière numéroté 97-02, refondu par l'arrêté du 31 mars 2005, définit le plan de continuité de l'activité comme un ensemble de mesures visant à maintenir les prestations de services essentielles, le cas échéant de façon temporaire et selon un mode dégradé, puis à reprendre les activités de manière planifiée. La formule mérite attention, car elle admet explicitement la dégradation. Un dispositif de secours n'est pas tenu d'égaler le dispositif principal, il est tenu de préserver l'essentiel.
Le même corpus impose une contrepartie. L'article 14-1 obligeait déjà les établissements à s'assurer de la cohérence et de l'efficacité de leurs plans, et l'arrêté du 3 novembre 2014 relatif au contrôle interne, dans sa rédaction issue de l'arrêté du 25 février 2021, énonce que les entreprises assujetties « testent périodiquement leur dispositif de gestion de la continuité d'activité ». Le règlement européen sur la résilience opérationnelle numérique du secteur financier, applicable depuis le 17 janvier 2025, a prolongé cette exigence en imposant un programme structuré de tests.
Le motif de cette insistance réglementaire est empirique. Un dispositif de secours qui n'est pas exercé se dégrade silencieusement, parce que les configurations divergent, parce que les agents formés changent de poste, parce que des dépendances non documentées apparaissent entre le système principal et son doublon. L'organisation croit détenir une capacité qu'elle a perdue, et elle ne le découvre qu'au moment où elle en a besoin. Le régulateur a donc posé une règle simple : dans ce secteur, un plan de continuité n'est réputé exister qu'attesté par un exercice périodique et documenté.
Aucune obligation équivalente ne pèse sur les systèmes d'information des administrations d'État, en Suisse comme en France. La directive européenne sur la sécurité des réseaux et des systèmes d'information dans sa deuxième version demeurait non transposée en droit français à l'été 2026, la Commission européenne ayant saisi la Cour de justice de l'Union européenne en juillet de la même année pour ce retard. Le programme suisse construit donc, de sa propre initiative, un dispositif dont l'équivalent bancaire ne serait pas réputé exister sans preuve d'exercice.
Ce qui sépare Berne des annonces européennes n'est pas l'ambition, c'est l'unité de compte
Le paysage européen ne manque pas de trajectoires de désengagement. Le Danemark a annoncé en 2025 le passage de son ministère du numérique à LibreOffice, suivi par Copenhague et Aarhus. Le Land de Schleswig-Holstein a publié le 4 décembre 2025 un bilan d'étape faisant état de près de 80 % des postes équipés de LibreOffice hors administration fiscale, avec une quarantaine de milliers de boîtes aux lettres migrées. Le ZenDiS revendiquait en juillet 2026 une centaine de milliers de postes administratifs équipés d'openDesk en Allemagne. La France dispose d'une suite interministérielle dont les chiffres d'inscription sont considérables.
La différence ne tient pas au degré d'ambition affiché mais à l'unité dans laquelle chacun compte. Berne compte des utilisateurs ciblés, une phase datée et un montant. Les communications françaises comptent plus volontiers des comptes ouverts, la distance entre inscription et usage effectif restant rarement au premier plan des annonces, alors qu'elle constitue l'information utile au praticien.
Cette différence d'unité de compte produit un effet analytique immédiat sur le coût. Carl Shapiro et Hal Varian ont montré en 1999 que la valeur d'un fournisseur dominant se mesure au coût de transfert supporté par le client qui souhaiterait le quitter. Les 9 millions de francs de la première phase suisse ne mesurent qu'une fraction de ce coût, et le communiqué le reconnaît implicitement en plaçant hors périmètre le poste le plus lourd, à savoir la reprise des applications métier liées à l'architecture Microsoft. Un chiffre partiel assumé comme tel reste toutefois plus exploitable qu'un objectif global non instrumenté, parce qu'il autorise une comparaison ultérieure.
Ce que le programme chiffre et ce qu'il ne chiffre pas Chiffré : environ 9 millions de francs suisses pour la première phase, environ 3 000 utilisateurs visés à fin 2027, 172 participants aux tests d'acceptation. Non chiffré : le coût annuel d'exploitation en régime parallèle, le coût de reprise des applications métier, le coût complet d'une éventuelle généralisation à l'ensemble du parc fédéral, que la Chancellerie déclare ne pouvoir estimer qu'à l'issue de la première phase.
Ce que la publication de fin de phase permettra de vérifier
Le programme suisse mérite mieux que le classement en demi-mesure auquel son fonctionnement parallèle l'expose. Doubler une chaîne bureautique sur les processus les plus critiques constitue, au sens de Landau, un investissement de fiabilité et non une hésitation stratégique. Mais la redondance n'est une propriété du système que si ses voies défaillent séparément, et cette indépendance ne se déclare pas, elle s'éprouve.
L'hypothèse que cet article soumet à vérification est la suivante. D'ici le 31 décembre 2027, la Chancellerie fédérale aura publié un bilan de première phase comportant un nombre d'utilisateurs équipés et une orientation sur la généralisation, sans qu'aucun document public ne fasse état d'un exercice de bascule documenté portant sur les applications métier des processus critiques concernés. Trois indicateurs permettront à un lecteur extérieur de trancher, sans accès à des informations internes : la présence ou l'absence, dans les publications de la Chancellerie et dans les communiqués du Conseil fédéral, d'un compte rendu d'exercice de continuité, la publication ou non d'un coût annuel d'exploitation en régime parallèle, et la mention ou non d'un périmètre d'applications métier rendues opérables sur la seconde pile.
Si ces trois indicateurs restent vides, la Confédération disposera d'une bureautique ouverte sans disposer d'une capacité de continuité démontrée, et la dépendance sera devenue documentée sans devenir testable. S'ils se remplissent, la Suisse aura produit ce que les annonces européennes de rupture n'ont pas encore produit, à savoir une redondance dont l'existence se prouve autrement que par déclaration.
Note méthodologique. Cette chronique s'appuie sur le communiqué de la Chancellerie fédérale du 2 septembre 2026 et sur la page de publication de l'étude de faisabilité PoC BOSS. Le rapport détaillé et ses deux suppléments ne sont disponibles qu'en allemand, ce qui a conduit à privilégier la version française du communiqué pour les formulations citées. Le ratio d'environ 3 000 francs par utilisateur ciblé est un calcul de l'auteur à partir des deux grandeurs publiées et ne figure dans aucune source officielle. Un agrégateur date le communiqué du 3 septembre, la source primaire indiquant le 2 septembre, date retenue ici. Les chiffres de déploiement d'openDesk en Allemagne varient selon les sources entre quatre-vingt mille et cent mille postes, l'ordre de grandeur seul étant utilisé. La durée exacte des tests d'acceptation n'a pas été trouvée dans les sources publiques. Le brief à l'origine de cette chronique proposait la loi de la variété requise d'Ashby comme concept central, arbitrage écarté au profit de la redondance de Landau, dont la condition d'indépendance des voies opère directement sur le cas, Ashby étant conservé en appui secondaire. La piste d'une lecture par les coûts de transfert a été reléguée au même rang pour préserver la parcimonie conceptuelle.
image générée par IA (ChatGPT Images 2.5)
Sources
Sources primaires institutionnelles
Chancellerie fédérale suisse, « La Chancellerie fédérale lance un programme visant une bureautique souveraine », communiqué, 2 septembre 2026. https://www.vbs.admin.ch/fr/newnsb/EgX1XHIfGtUN
Chancellerie fédérale suisse, « Étude de faisabilité PoC BOSS », page de publication du rapport et de ses deux suppléments, 2 septembre 2026. https://www.bk.admin.ch/fr/etude-de-faisabilite-poc-boss
Bundeskanzlei, « Bundeskanzlei lanciert Programm für einen digital souveränen Arbeitsplatz », communiqué en allemand, 2 septembre 2026. https://www.admin.ch/de/newnsb/EgX1XHIfGtUN
Textes normatifs mobilisés
Arrêté du 3 novembre 2014 relatif au contrôle interne des entreprises du secteur de la banque, des services de paiement et des services d'investissement, article 215, version en vigueur au 28 juin 2021. https://www.legifrance.gouv.fr/loda/article_lc/LEGIARTI000043225733/2021-06-28
Arrêté du 31 mars 2005 modifiant le règlement du Comité de la réglementation bancaire et financière numéro 97-02 du 21 février 1997 relatif au contrôle interne, définition du plan de continuité de l'activité et obligations associées. https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000000259763
Règlement (UE) 2022/2554 du 14 décembre 2022 sur la résilience opérationnelle numérique du secteur financier, applicable depuis le 17 janvier 2025.
Loi fédérale suisse sur l'utilisation des moyens électroniques pour l'exécution des tâches des autorités, en vigueur depuis le 1er janvier 2024, article 9 relatif à la publication du code source. https://www.fedlex.admin.ch/eli/oc/2023/682/fr
Cadres théoriques
Martin Landau, « Redundancy, Rationality, and the Problem of Duplication and Overlap », Public Administration Review, volume 29, numéro 4, 1969, pages 346 à 358.
W. Ross Ashby, An Introduction to Cybernetics, Chapman and Hall, Londres, 1956, chapitre 11 consacré à la variété requise. Édition en ligne consultée : http://panarchy.org/ashby/variety.1956.html
Carl Shapiro et Hal R. Varian, Information Rules: A Strategic Guide to the Network Economy, Harvard Business School Press, 1999, sur les coûts de transfert et le verrouillage.
Éléments de comparaison européenne
Ministère du Numérique du Land de Schleswig-Holstein, bilan d'étape de la migration bureautique, 4 décembre 2025. https://www.schleswig-holstein.de
Deutsche Rentenversicherung Bund, communiqué relatif à l'usage d'openDesk comme poste de travail de secours, 21 juillet 2026. https://www.deutsche-rentenversicherung.de/Bund/DE/Presse/Pressemitteilungen/pressemitteilungen_aktuell/2026/2026-07-21-ckki-zendis-opendesk
Interoperable Europe Portal, Open Source Observatory, dossier sur l'orientation open source du Danemark, 2025. https://interoperable-europe.ec.europa.eu/collection/open-source-observatory-osor/news/denmark-embraces-open-source-software