Mon espace santé : 97 % de comptes, 40 % d'usage
Quatre ans après son ouverture automatique à toute la population, le carnet de santé numérique de l'Assurance Maladie affiche une couverture quasi totale. Mais la statistique qui dirait si les citoyens s'en servent (le rapport entre connexions mensuelles et profils existants) n'est publiée nulle part. Cet article soutient que ce silence n'est pas une lacune technique, mais une manière d'organiser ce qui restera non mesuré.

Quatre ans après, l'État mesure une couverture et la présente comme une adoption
Le 29 janvier 2026, l'Assurance Maladie a célébré les quatre ans de Mon espace santé par un communiqué au registre triomphal. Près de 97 % de la population disposerait d'un profil, dont 24 millions activés, et plus de 420 millions de documents auraient été déposés en 2025 par les professionnels et établissements, contre 300 millions en 2024, soit une hausse de 40 % en un an. Près de 150 000 professionnels de santé libéraux et 3 800 établissements alimenteraient le dossier. Chaque mois, 2,5 millions de personnes s'y connecteraient. L'objectif affiché est d'atteindre 40 millions d'utilisateurs d'ici 2027.
Ces chiffres sont exacts, au sens où ils figurent dans les sources primaires. Le problème n'est pas leur véracité, mais leur hiérarchie. Le premier chiffre mis en avant, celui qui structure tout le récit, est un chiffre de couverture. Or cette couverture a été obtenue sans démarche de l'usager. Depuis février 2022, un profil Mon espace santé a été créé automatiquement pour tout assuré n'ayant pas exprimé d'opposition dans un délai de six semaines. Le taux de 97 % ne mesure donc pas une adhésion, il mesure l'efficacité d'un mécanisme d'inscription par défaut. Le communiqué le formule pourtant comme une conquête : « une large partie de la population s'est ainsi saisie de l'outil ».
Ouvert, activé, connecté : trois mots pour une seule réussite proclamée
L'ambiguïté centrale de ce dossier tient à un mot qui recouvre trois réalités distinctes. La chaîne de définitions employée par l'Assurance Maladie et par l'Agence du numérique en santé mérite d'être reconstituée avec soin, car chaque maillon désigne un engagement de l'usager très différent.
Un profil ouvert est un profil créé, éventuellement à l'insu de son titulaire, par le jeu de l'ouverture automatique. Le tableau de bord public de l'ANS retient ici le chiffre de 69 millions d'assurés dotés d'un profil ouvert. Un profil activé suppose une action minimale, un premier accès avec le code reçu par courrier ou courriel. C'est le chiffre de 24 millions, soit selon l'ARS Nouvelle-Aquitaine « 33,6 % des comptes » ouverts. Un utilisateur mensuel est une personne qui se connecte au moins une fois dans le mois. C'est le chiffre de 2,5 millions. Trois mots, trois dénominateurs, trois ordres de grandeur qui n'ont pas le même sens.
Le discours institutionnel circule d'un maillon à l'autre sans jamais rapporter le dernier au premier. Ainsi, l'affirmation selon laquelle « près de 40 % des 25-69 ans qui ont activé Mon espace santé » témoignerait d'une appropriation confond une nouvelle fois activation et usage. Activer, c'est franchir une porte une fois. Utiliser, c'est y revenir. Rapporté aux 24 millions de profils activés, le flux de 2,5 millions d'utilisateurs mensuels représente environ un profil activé sur dix. Rapporté aux quelque 69 millions de profils ouverts, il représente environ un sur vingt-sept. Ce calcul, l'article le pose à partir des seuls chiffres publiés. L'institution, elle, ne le pose pas.
La seule métrique d'usage publiée mesure des documents, pas des citoyens
Une objection s'impose : peut-être l'usage réel se mesure-t-il ailleurs. L'ANS publie en effet un tableau de bord de transparence. Son examen confirme pourtant l'asymétrie. Les indicateurs y sont massivement des taux d'alimentation, calculés du côté de l'offre de soins : part des séjours hospitaliers avec lettre de sortie déposée (76 % au quatrième trimestre 2025), part des consultations de ville donnant lieu à un partage (24 %), part des comptes rendus de biologie (32 %) ou d'imagerie (34 %) versés. Ces taux sont rapportés à des assiettes précises, avec numérateurs et dénominateurs. L'ANS revendique d'ailleurs cette méthode, écrivant vouloir « dépasser les limites de la lecture en volumes bruts et rapporter les usages observés à des assiettes représentatives d'un plein usage attendu ».
Du côté du citoyen, une seule mesure existe, et son dénominateur est révélateur. L'ANS estime que « près de 90 % des documents déposés dans des profils Mon espace santé activés sont consultés par les utilisateurs ». La formule impressionne, mais elle ne rapporte pas les consultations aux profils, ni aux utilisateurs. Elle rapporte des documents consultés à des documents déposés, et seulement dans les profils déjà activés. Elle exclut par construction la masse des profils ouverts mais dormants, dans lesquels aucun document n'est jamais consulté. C'est un taux de consultation documentaire dans le sous-ensemble le plus favorable, présenté avec l'autorité d'un indicateur d'usage global. L'estimation elle-même est prudente, introduite par un « on estime », sans volumes absolus ni méthodologie détaillée, à la différence des taux d'alimentation dont le rapport trimestriel donne le détail.
Nulle part, ni sur le tableau de bord, ni dans le communiqué des quatre ans, ni dans les comptes rendus du Comité de suivi du Ségur numérique (le COSUI, qui réunit deux à trois fois par an l'écosystème et dont la quatorzième édition s'est tenue le 15 avril 2026), n'apparaît un ratio explicite entre connexions mensuelles et profils existants. L'angle mort n'est pas affirmé ici par commodité rhétorique, il est établi par l'absence documentée de l'indicateur dans l'ensemble des supports publics disponibles.
L'obligation déplace la contrainte vers les professionnels, et sa sanction a été censurée
À ce stade, la stratégie publique change de levier. Puisque la couverture est acquise et que l'usage citoyen ne se décrète pas, l'effort se reporte sur l'alimentation par les professionnels. L'article 31 du projet de loi de financement de la sécurité sociale pour 2026 entendait rendre opposables deux obligations, alimenter le dossier et le consulter avant certaines prescriptions coûteuses, assorties de sanctions pouvant atteindre 2 500 euros par manquement pour un professionnel, dans la limite de 10 000 euros par an, et 100 000 euros par an pour un établissement.
Ce basculement de l'incitation vers la contrainte n'a pourtant pas abouti sous la forme annoncée. Après avoir été supprimé au Sénat le 24 novembre 2025, réintroduit, puis adopté dans la loi votée le 16 décembre 2025, le dispositif de sanction a été censuré par le Conseil constitutionnel le 30 décembre 2025 comme cavalier social, c'est-à-dire comme une disposition étrangère au champ d'une loi de financement. La censure est procédurale et non sur le fond. Elle laisse intacte l'obligation d'alimentation préexistante, mais la prive de son arme financière. Fait notable, cette régulation par la contrainte visait à produire davantage de dépôts, non davantage de consultations citoyennes. La chaîne de valeur s'arrête au versement du document. Le déploiement de la deuxième vague du Ségur numérique, qui doit faciliter la consultation par les professionnels depuis leurs logiciels métiers, s'échelonnera quant à lui de 2026 à mi-2028.
L'ignorance stratégique, une ressource et non une lacune.
La sociologue canadienne Linsey McGoey, professeure à l'université d'Essex, soutient dans The Unknowers: How Strategic Ignorance Rules the World (Londres, Zed Books, 2019) que l'ignorance n'est pas seulement l'absence de savoir, mais une ressource que les organisations mobilisent activement. Le pouvoir, écrit-elle, réside notamment dans la capacité à tracer la frontière entre ce qui sera connu et ce qui restera hors du champ de vision. Ne pas produire une donnée, ne pas construire un indicateur, c'est se prémunir contre la responsabilité qu'il ferait naître. McGoey avait posé les bases de cette thèse dans « The logic of strategic ignorance » (The British Journal of Sociology, 2012).
Choisir la métrique d'activation plutôt que celle de consultation produit un non-savoir utile
Vient alors le moment d'interpréter. La théorie de McGoey éclaire ce cas avec une précision inhabituelle. Le choix de mettre en avant l'activation plutôt que la consultation n'est pas une maladresse statistique de communicants pressés. C'est la construction d'un périmètre de savoir qui protège l'investissement d'une évaluation par son résultat.
Deux distinctions de sciences de gestion permettent de nommer le mécanisme. La première oppose l'indicateur de moyen (ce que l'administration met en œuvre) à l'indicateur de résultat (l'effet produit sur le bénéficiaire). Le nombre de profils ouverts, de documents déposés, de professionnels alimentant le dossier sont des indicateurs de moyen. Le nombre de citoyens qui reviennent consulter leur dossier pour une décision de santé serait un indicateur de résultat. La communication publique sature l'espace avec les premiers et laisse les seconds dans l'ombre. La seconde distinction est celle du proxy, l'indicateur de substitution. Quand une organisation adopte comme cible un indicateur commode plutôt que l'objectif réel qu'il est censé approcher, elle glisse vers la substitution d'objectif, où atteindre la mesure prend le pas sur atteindre le but. Faire croître le nombre de profils devient l'objectif, à la place de faire croître l'usage.
L'articulation des deux niveaux donne toute sa force à la lecture par l'ignorance stratégique. Publier un ratio connexions sur profils obligerait l'institution à reconnaître un écart considérable entre un parc quasi universel et un usage effectif de quelques pour cent. Ne pas le publier maintient cet écart dans une zone où il ne peut être ni chiffré, ni reproché, ni opposé au moment des arbitrages budgétaires. Le non-savoir n'est pas subi, il est fonctionnel.
Le même écosystème institutionnel a déjà compté des dossiers plutôt que des consultations
Ce schéma n'est pas inédit. Il rejoue, presque trait pour trait, l'histoire du Dossier Médical Personnel devenu Partagé, que Mon espace santé a précisément absorbé. Le parallèle est d'autant plus instructif que l'acteur institutionnel est en grande partie le même.
Le projet naît avec la loi du 13 août 2004, sous le nom de dossier médical personnel, porté par Philippe Douste-Blazy. Sa mise en service effective n'intervient qu'en janvier 2011, après cinq ans de retard. En février 2013, la Cour des comptes rend un rapport dévastateur commandé par l'Assemblée nationale : le développement du dispositif aurait « vraisemblablement coûté plus d'un demi-milliard d'euros à fin 2011 », dont 210 millions pour le seul dossier individuel, et la Cour dénonce une absence « anormale et préjudiciable » de stratégie. Début 2014, environ 418 000 dossiers seulement ont été créés, soit à peine 8 % de l'objectif initial. Confié à la CNAM en 2016, rebaptisé dossier médical partagé, le projet est relancé en fanfare par Agnès Buzyn le 6 novembre 2018, avec une cible de 40 millions de dossiers à l'horizon 2023. La création de nouveaux DMP cesse le 1er juillet 2021, quand environ 10 millions de dossiers avaient été ouverts, pour préparer l'intégration dans Mon espace santé.
Le trait commun sur dix-sept ans est constant. À chaque étape, l'indicateur mis en avant fut le nombre de dossiers créés, jamais le nombre de dossiers réellement consultés dans une décision de soin. La cible de 2018 (40 millions de dossiers) était elle-même une cible de stock, non d'usage, exactement comme l'objectif actuel de 40 millions d'utilisateurs dont la définition reste floue entre activation et connexion. L'architecture a changé, l'ouverture par défaut a remplacé l'adhésion volontaire, mais la métrique de succès est restée un compte de comptes. Un précédent plus ancien avait déjà illustré ce biais, le Plan Informatique pour Tous de 1985, dont Laurent Fabius promettait le 25 janvier 1985 que « seront installés, en 1985, 120 000 micro-ordinateurs supplémentaires pour un coût total, avec la formation, de près de 2 milliards », mesure comptée en machines livrées et non en heures d'enseignement effectives, dont l'inspection générale constata quelques mois plus tard que seuls 10 % des enseignants s'en servaient.
Conclusion
L'histoire du DMP suggère une hypothèse vérifiable. Tant qu'aucun indicateur public ne rapportera les connexions actives au parc de profils, l'écart entre couverture et usage restera structurellement invisible, et la contrainte réglementaire portera exclusivement sur l'offre de soins, jamais sur la valeur perçue par le destinataire. Cette hypothèse est testable à partir d'un indicateur observable et précis : la présence ou l'absence, dans le prochain bilan annuel de l'Assurance Maladie de janvier 2027 ou dans les supports du Comité de suivi du Ségur numérique, d'un ratio explicite entre utilisateurs mensuels actifs et profils existants. Si l'obligation d'alimentation se consolide dans un futur véhicule législatif sans qu'un tel ratio apparaisse d'ici là, la lecture par l'ignorance stratégique en sortira renforcée. Si le ratio est enfin publié, alors l'institution aura accepté de se laisser évaluer sur ce qui compte vraiment, l'usage.
Note méthodologique.
Cet article repose sur les sources primaires accessibles au 24 juillet 2026 : communiqué de l'Assurance Maladie du 29 janvier 2026, tableau de bord de transparence de l'ANS, comptes rendus des 12e, 13e et 14e COSUI, décision n° 2025-899 DC du Conseil constitutionnel, rapports de la Cour des comptes de 2013 et 2024. L'ambiguïté factuelle centrale, le triple sens du mot « activé » (profil ouvert, profil activé, utilisateur mensuel), a été tranchée en distinguant systématiquement les trois dénominateurs. Le taux d'activation de 24 millions correspond, selon l'ARS Nouvelle-Aquitaine, à 33,6 % des comptes ouverts. Le titre reprend délibérément la confusion institutionnelle entre activation et usage que le corps du texte déconstruit. Les ratios connexions sur profils sont un calcul de l'auteur à partir de chiffres publiés, l'ANS ne publiant pas cet indicateur. Sur le coût du DMP, la Cour des comptes distingue les 210 millions du dossier individuel du « demi-milliard » incluant les systèmes hospitaliers, distinction conservée ici. La piste d'un développement du Plan Informatique pour Tous a été écartée au profit d'une simple mention, conformément à la proximité structurelle plus forte du DMP.
Sources
Sources primaires institutionnelles :
Assurance Maladie, « Quatre ans de Mon espace santé », communiqué de presse, 29 janvier 2026, https://www.assurance-maladie.ameli.fr/presse/2026-01-29-cp-mon-espace-sante-quatre-ans
Agence du numérique en santé, « Mon espace santé : du dossier médical à la prévention personnalisée », 29 janvier 2026, https://esante.gouv.fr/actualites/mon-espace-sante-du-dossier-medical-la-prevention-personnalisee
Agence du numérique en santé, « Les chiffres clés des partages et échanges de données de santé » (tableau de bord de transparence), https://esante.gouv.fr/segur/transparence
Agence du numérique en santé, « Des usages numériques en santé qui montent en puissance et des jalons pour 2026 » (13e COSUI du 5 novembre 2025), https://esante.gouv.fr/actualites/des-usages-numeriques-en-sante-qui-montent-en-puissance-et-des-jalons-pour-2026
ARS Nouvelle-Aquitaine, « En 2026, Mon espace santé amorce un nouveau virage », communiqué de presse, 29 janvier 2026, https://www.nouvelle-aquitaine.ars.sante.fr/communique-de-presse-en-2026-mon-espace-sante-amorce-un-nouveau-virage-pour-devenir-loutil-central
Rapports officiels et parlementaires :
Conseil constitutionnel, décision n° 2025-899 DC du 30 décembre 2025, Loi de financement de la sécurité sociale pour 2026, https://www.conseil-constitutionnel.fr/decision/2025/2025899DC.htm
Cour des comptes, « Le coût du dossier médical personnel depuis sa mise en place », 19 février 2013, https://www.ccomptes.fr/fr/publications/le-cout-du-dossier-medical-personnel-depuis-sa-mise-en-place
Cour des comptes, « Sécurité sociale 2024 », mai 2024, https://www.ccomptes.fr/fr/publications/securite-sociale-2024
Cadres théoriques :
Linsey McGoey, The Unknowers: How Strategic Ignorance Rules the World, Londres, Zed Books, 2019.
Linsey McGoey, « The logic of strategic ignorance », The British Journal of Sociology, vol. 63, n° 3, 2012.
Parallèles historiques :
Article « Dossier médical partagé », Wikipédia, https://fr.wikipedia.org/wiki/Dossier*m%C3%A9dical*partag%C3%A9
Laurent Fabius, « Le plan informatique pour tous : allocution du Premier Ministre » (conférence de presse du 25 janvier 1985), Enfance, tome 38, n° 1, 1985, https://www.persee.fr/doc/enfan*0013-7545*1985*num*38*1*2855
Presse spécialisée :
Caducee.net, « DMP : le Conseil constitutionnel balaie l'amende pouvant atteindre 10 000 € par an », 31 décembre 2025, https://www.caducee.net/actualite-medicale/16734/dmp-le-conseil-constitutionnel-balaie-l-amende-pouvant-atteindre-10-000-par-an-pour-les-medecins-liberaux.html
L'Assurance en mouvement, « Données de santé : Mon espace santé change d'échelle », 11 février 2026, https://www.lassuranceenmouvement.com/2026/02/11/donnees-de-sante-mon-espace-sante-change-dechelle/
Alptis, « Mon Espace Santé : 4 ans de santé numérique », 2026, https://www.alptis.org/actualites/mon-espace-sante-4-ans-de-sante-numerique/