Mesurer les communs : l'Italie compte, la France non
En décembre 2023, la société publique italienne PagoPA a institué le premier bureau open source d'une entreprise technologique à participation publique du pays. Le dispositif italien sert aujourd'hui de miroir à la « Fabrique des communs numériques » que la France envisage de confier à sa future Autorité du numérique. La question qui les attend toutes deux n'est pas de produire du logiciel libre, c'est de décider comment en mesurer la valeur. Or mettre un prix sur un commun n'est jamais un geste comptable neutre.

Ce que l'Italie a bâti, et que la France n'a pas
Avant de parler de mesure, il faut décrire ce qui se mesure. L'Italie dispose d'un appareil institutionnel que la France n'a jamais assemblé d'un seul tenant. Developers Italia, lancé en 2017 par le Team per la Trasformazione Digitale en collaboration avec l'AgID, héberge depuis mai 2019 le catalogue national du logiciel open source de l'administration. Ce catalogue n'est pas une vitrine. Il est adossé à une contrainte légale, l'article 69 du Codice dell'Amministrazione Digitale, qui oblige toute administration développant ou faisant développer un logiciel à en acquérir la pleine titularité et à le publier sous licence ouverte dans un dépôt public, réutilisable par les autres administrations. Le mécanisme du riuso (réemploi) repose sur un fichier descriptif normalisé, le publiccode.yml, qu'un automate vient récolter pour alimenter le catalogue. Ce standard est né en Italie.
L'effet de cette contrainte est documenté. Le catalogue est passé d'une quarantaine de solutions en 2018 à environ cent soixante en 2020, déjà réutilisées par plusieurs centaines d'administrations, puis à un ordre de grandeur de deux cents solutions pour un à deux milliers de réemplois déclarés dans les mesures ultérieures. Le décompte exact de 2025 ne fait pas l'objet d'une publication stable, le suivi se faisant par tableau de bord dynamique. L'important n'est pas le chiffre à l'unité près, c'est qu'une obligation juridique produit un flux mesurable, là où une simple incitation produit des intentions.
Le « riuso » et l'article 69 du CAD.
Le Codice dell'Amministrazione Digitale est le code italien de l'administration numérique. Son article 69 impose la publication du code source public sous licence ouverte et son réemploi par les autres administrations. L'article 68 complète le dispositif en imposant une évaluation comparative qui privilégie les solutions libres ou déjà détenues par le secteur public lors de toute acquisition. Le catalogue de Developers Italia est l'instrument opérationnel de cette obligation, alimenté par le standard
publiccode.ymlcréé en Italie et en cours de diffusion internationale.
C'est dans ce terrain déjà labouré que PagoPA S.p.A., société publique sous tutelle de la Présidence du Conseil, a institué son Open Source Program Office en décembre 2023. Leonardo Favario, qui en assure la conduite, a décrit dans un billet public un groupe de travail pluridisciplinaire, mêlant compétences techniques, juridiques et institutionnelles, organisé autour de deux mouvements. Le premier, dit inbound, consiste à s'ouvrir aux contributions extérieures. Le second, dit outbound, structure la stratégie de publication et de contribution de la société. Le mandat affiché porte sur les politiques de licence, les contributions, la documentation et la sécurité du code. Favario a présenté cette expérience à la communauté de l'OSPO Alliance en juin 2024, après une session de mai consacrée au bureau open source de l'État français.
La méthode d'évaluation économique qui n'existe pas
Le signal de veille qui a motivé cet examen présentait PagoPA comme détenteur d'une « procédure d'évaluation économique du logiciel open source développé ». La vérification déplace l'intérêt du sujet. Cette affirmation ne se trouve dans aucune source primaire italienne, ni chez PagoPA, ni à l'AgID, ni dans les retours d'expérience de l'OSPO Alliance ou de l'Open Source Observatory européen. Elle figure dans un seul texte, un billet de l'éditeur Seacom daté de février 2026, dont le lien censé étayer la méthode renvoie à la simple page d'accueil du portail de transparence de PagoPA, sans document méthodologique. Seacom appartient au réseau RIOS, une association commerciale d'entreprises privées sans rôle de gouvernance dans le bureau open source de la société publique. Le billet se conclut par une proposition de prestation. Le chiffre de sept cents dépôts attribué à PagoPA provient de la même source et appelle la même réserve.
Ce constat n'invalide pas l'intérêt du cas italien, il le réoriente. Le fait remarquable n'est pas que l'Italie aurait résolu la mesure de la valeur, c'est qu'un bureau open source public parmi les plus mûrs d'Europe, adossé à une obligation légale et à un catalogue national, n'a précisément pas stabilisé cette mesure. La valorisation reste un horizon, pas un acquis. La France ne rencontrera donc pas une méthode importable. Elle rencontrera la même question ouverte, et devra décider seule comment la traiter. C'est ce point aveugle, commun aux deux pays, qui mérite l'analyse.
Mettre un prix sur un commun reconfigure le commun
La matière empirique sérieuse sur la valeur économique du logiciel libre est ailleurs, et elle est instructive par son instabilité même. L'étude conduite par Fraunhofer ISI et OpenForum Europe pour la Commission européenne, publiée en septembre 2021, estime la contribution de l'open source à l'économie de l'Union entre 65 et 95 milliards d'euros sur la base de l'année 2018. Trois ans plus tard, le travail de Manuel Hoffmann, Frank Nagle et Yanuo Zhou, à la Harvard Business School, évalue la valeur de remplacement du logiciel libre mondial à environ 8 800 milliards de dollars, soit ce que les entreprises devraient dépenser si chacune réécrivait le code qu'elle réutilise gratuitement. Les mêmes auteurs estiment à 4,15 milliards de dollars la valeur dite d'offre, c'est-à-dire le coût d'une réécriture unique des paquets les plus utilisés.
Entre 65 milliards d'euros et 8 800 milliards de dollars, l'écart n'est pas une erreur. Il tient à ce que ces nombres ne mesurent pas la même chose, et que chaque convention de calcul fait apparaître une réalité différente. La valeur de remplacement gonfle le résultat parce qu'elle suppose que chaque réutilisateur paierait pour tout réécrire. La contribution au produit intérieur retient une fraction plus modeste. Le réemploi déclaré, celui que compte le tableau de bord italien, ne dit rien du coût évité ni de la qualité. Le praticien qui a négocié un marché de support libre le sait : le même logiciel peut être présenté comme une économie, comme une dépendance ou comme un actif souverain selon la grandeur qu'on choisit de mettre en avant.
Ce mécanisme porte un nom en sociologie. Wendy Espeland et Mitchell Stevens l'ont décrit sous le terme de commensuration, c'est-à-dire la mise en équivalence d'entités différentes au moyen d'une métrique commune. Leur thèse centrale est que cette opération n'est jamais une simple description. Elle transforme l'objet qu'elle saisit, parce qu'elle convertit des qualités hétérogènes en une seule quantité, rend visibles certaines dimensions et en efface d'autres. La commensuration est, en ce sens, un exercice de pouvoir. Décider que la valeur d'un commun numérique se mesure en euros économisés, et non en administrations rendues autonomes ou en vulnérabilités corrigées, ce n'est pas calculer une valeur préexistante. C'est en fabriquer une, et écarter les autres.
La commensuration comme processus social.
Wendy Nelson Espeland et Mitchell L. Stevens, « Commensuration as a Social Process », Annual Review of Sociology, vol. 24, 1998, p. 313 à 343. Les auteures définissent la commensuration comme la comparaison d'entités distinctes selon une métrique commune, et l'analysent comme un mode d'exercice du pouvoir. Mesurer transforme ce qui est mesuré : la métrique retenue détermine ce qui devient comparable, négociable et gouvernable, et reléguant dans l'invisible ce qu'elle ne sait pas convertir en nombre.
La tentation du grand chiffre pour une institution jeune
Pourquoi cette mise en équivalence s'imposera-t-elle, alors même qu'elle appauvrit l'objet ? Theodore Porter a proposé une réponse dans Trust in Numbers. Selon son analyse, la quantification prospère d'abord là où l'autorité est faible et la confiance rare. Un nombre offre l'apparence de l'impartialité, il déplace la responsabilité d'une décision vers une règle, et il sert particulièrement les agents administratifs qui ne disposent pas de la légitimité d'une élection. Une institution naissante, qui doit justifier ses crédits devant des arbitres budgétaires, trouvera dans un chiffre spectaculaire un argument plus commode qu'une démonstration nuancée.
La transposition au cas qui se prépare en France est directe. Une Fabrique des communs numériques cherchant à exister dans la compétition interministérielle pour la ressource sera tentée d'annoncer que les communs publics valent tant de milliards. Marion Fourcade a pourtant montré, à partir du contentieux des marées noires, que la mise en valeur monétaire d'un bien singulier dépend des conventions juridiques et professionnelles propres à chaque pays, et qu'aucune valeur « naturelle » ne préexiste à l'acte qui la fixe. Le grand chiffre, une fois publié, cesse d'être un instrument de connaissance pour devenir un instrument de légitimation. Il oriente alors la politique qu'il était censé seulement éclairer.
La Fabrique française devant le choix de sa mesure
La France possède les briques, pas la mesure. Le Socle interministériel de logiciels libres recense plus de deux cents logiciels recommandés, publié sur code.gouv.fr et animé par des agents publics référents. Le Pôle Open Source et Communs Numériques de la direction interministérielle du numérique a pris en septembre 2024 la suite de la mission née de la circulaire du 27 avril 2021, et la communauté BlueHats anime l'écosystème. La Fabrique des communs numériques, elle, reste une proposition, portée par le Conseil de l'intelligence artificielle et du numérique dans ses travaux sur la souveraineté, et destinée à la future Autorité du numérique qui doit succéder à la direction interministérielle. Le modèle revendiqué est celui de la Fabrique des géocommuns opérée par l'Institut national de l'information géographique, c'est-à-dire un incubateur de méthode produit davantage qu'un dispositif de comptabilité de la valeur.
Le précédent le plus éclairant n'est pas étranger, il est français et interne. Le Socle interministériel de logiciels libres existe sous une forme ou une autre depuis le début des années 2010, devenu pleinement interministériel au fil de la décennie. Pendant tout ce temps, il a énuméré sans jamais valoriser. Il recommande des logiciels, il ne comporte ni évaluation, ni indicateur de popularité, ni mesure d'usage réel. L'inventaire des codes sources publics qui le prolonge a même cessé d'être mis à jour au printemps 2025. La trajectoire est instructive par sa constance. La puissance publique française sait construire des catalogues qui comptent des objets, elle n'a jamais su, ou jamais voulu, construire l'instrument qui en mesure la valeur. Cette difficulté prolonge une histoire plus ancienne de la quantification comme technologie de gouvernement, qu'Alain Desrosières a retracée pour la statistique d'État. La Fabrique héritera de ce pli si elle ne le rompt pas délibérément.
Le contraste européen précise l'enjeu. L'Allemagne a investi dans le produit et le financement, avec le centre pour la souveraineté numérique ZenDiS, sa suite bureautique openDesk et le fonds Sovereign Tech Fund qui soutient les infrastructures libres critiques. L'Italie a investi dans le catalogue et l'obligation légale. La France hésite encore entre l'incubation, incarnée par la Fabrique, et la recommandation, incarnée par le Socle. Aucun de ces trois pays n'a stabilisé la mesure de la valeur. Mais l'Allemagne et l'Italie ont au moins tranché ce qu'elles regardaient, le financement pour l'une, le réemploi pour l'autre. La France conserve la liberté, et la charge, de choisir sa propre grandeur avant qu'une grandeur ne lui soit imposée par défaut.
Quelle mesure pour quels communs
Le titre annonçait un choix politique déguisé en calcul. La conclusion peut le formuler comme une prédiction vérifiable. L'hypothèse que cette lecture avance est la suivante : lorsque la Fabrique des communs numériques, ou l'Autorité du numérique qui la portera, publiera son premier bilan officiel, elle privilégiera un indicateur monétaire unique, une valeur ou une économie exprimée en euros, plutôt qu'un tableau de bord pluraliste articulant réemploi, sécurité, souveraineté et soutenabilité de la maintenance. Le mécanisme de la commensuration, conjugué à la tentation du grand chiffre décrite par Porter, rend cette issue plus probable que son contraire.
L'indicateur observable est précis et accessible sans information interne. Il suffira d'ouvrir le premier document officiel de la Fabrique ou le premier rapport annuel de l'Autorité couvrant les communs, et d'y vérifier deux choses. La première, la présence ou l'absence d'un chiffre unique en euros présenté comme la valeur ou les économies des communs publics. La seconde, l'existence ou non d'un ensemble d'indicateurs non monétaires tenus à parité avec lui. Un indicateur secondaire, structurel, complétera le test : l'adoption éventuelle d'une obligation de publication du code public comparable à l'article 69 italien, par voie législative et non par simple circulaire incitative. L'horizon est celui du premier bilan public de la Fabrique, attendu dans une fenêtre de douze à vingt-quatre mois, soit d'ici la mi-2028. Le lecteur pourra rouvrir cet article à cette date et constater laquelle des deux grandeurs aura prévalu. La réponse dira moins l'état de l'open source public que la conception de la valeur publique qui se sera imposée à bas bruit.
Note méthodologique.
L'angle initial du signal de veille présentait PagoPA comme détenteur d'une méthode d'évaluation économique de l'open source. La vérification n'ayant trouvé cette affirmation que dans un billet commercial de l'éditeur Seacom (réseau RIOS), sans corroboration par une source primaire publique, l'angle a été inversé : le cas italien est traité comme un bureau open source mûr qui n'a pas davantage que la France résolu la mesure de la valeur. Le chiffre de sept cents dépôts, issu de la même source, n'a pas été retenu comme établi. Les volumes du catalogue italien sont donnés en ordres de grandeur, le suivi officiel étant dynamique et non figé. Les estimations de valeur (65 à 95 milliards d'euros pour l'Union, 8 800 milliards de dollars pour la valeur de remplacement mondiale) ne sont pas comparables entre elles et reposent sur des conventions distinctes. Le concept central retenu, la commensuration d'Espeland et Stevens, est mobilisé pour la première fois dans cette publication, Porter et Fourcade venant en appui secondaire. Le parallèle historique principal est celui du Socle interministériel de logiciels libres. La Fabrique des communs numériques est une proposition consultative et non une institution constituée, ce qui est signalé au conditionnel dans le corps. L'URL exacte du billet de Leonardo Favario, du rapport du Conseil de l'intelligence artificielle et du numérique et de l'OSPO de l'Université Grenoble Alpes est signalée comme à vérifier avant publication. État des informations arrêté à la mi-juin 2026.
Sources
Sources primaires institutionnelles (Italie)
Developers Italia, page de présentation, Dipartimento per la Trasformazione Digitale, innovazione.gov.it/progetti/developers-italia/
Dipartimento per la Trasformazione Digitale, « Il valore dell'open source per un'Europa digitale indipendente e competitiva », innovazione.gov.it/notizie/articoli/il-valore-dell-open-source-per-un-europa-digitale-indipendente-e-competitiva/
Dipartimento per la Trasformazione Digitale, « Oltre 150 software liberi per la Pubblica amministrazione », innovazione.gov.it/notizie/articoli/oltre-150-software-liberi-per-la-pubblica-amministrazione/
PagoPA S.p.A., « La strada per l'Open Source », pagopa.it/media/newsletter-outer-space/la-strada-per-l-open-source/
Leonardo Favario, « Un team per la cultura open source in PagoPA », blog PagoPA, décembre 2023 (URL exacte à vérifier avant publication)
OSPO Alliance, compte rendu OnRamp consacré à l'OSPO de PagoPA, ospo-alliance.org/news/20240621onrampospo_pagopa/
Sources primaires institutionnelles (France et Europe)
Direction interministérielle du numérique, Socle interministériel de logiciels libres et catalogue des codes sources publics, code.gouv.fr
Conseil de l'intelligence artificielle et du numérique, travaux sur la souveraineté numérique et proposition de Fabrique des communs numériques, 2025 et 2026 (référence et URL exactes à vérifier avant publication)
Open Source Observatory, portail Interoperable Europe de la Commission européenne, interoperable-europe.ec.europa.eu/collection/open-source-observatory-osor
Open Source Observatory, étude de cas sur le Sovereign Tech Fund, interoperable-europe.ec.europa.eu/collection/open-source-observatory-osor/document/funding-open-source-case-study-sovereign-tech-fund
Données chiffrées sur la valeur de l'open source
Commission européenne, Fraunhofer ISI et OpenForum Europe, « Study about the impact of open source software and hardware on the EU economy », septembre 2021 (slug exact de la page digital-strategy.ec.europa.eu à vérifier avant publication)
Manuel Hoffmann, Frank Nagle et Yanuo Zhou, « The Value of Open Source Software », Harvard Business School, Strategy Unit Working Paper 24-038, janvier 2024 (URL à vérifier avant publication)
Cadres théoriques mobilisés
Wendy Nelson Espeland et Mitchell L. Stevens, « Commensuration as a Social Process », Annual Review of Sociology, vol. 24, 1998, p. 313 à 343, doi 10.1146/annurev.soc.24.1.313
Theodore M. Porter, Trust in Numbers: The Pursuit of Objectivity in Science and Public Life, Princeton University Press, 1995
Marion Fourcade, « Cents and Sensibility: Economic Valuation and the Nature of Nature », American Journal of Sociology, vol. 116, n° 6, 2011
Alain Desrosières, La politique des grands nombres: histoire de la raison statistique, La Découverte, 1993 (parallèle de quantification mentionné en appui)
Source à manier avec prudence
Seacom, « Open Source Program Office: catalizzatore di innovazione, sicurezza e valore », février 2026, seacom.it/blog/open-source-program-office-catalizzatore-di-innovazione-sicurezza-e-valore-sociale-impresa-pa/ (origine non corroborée de l'affirmation sur une méthode d'évaluation économique de PagoPA et du chiffre de sept cents dépôts, citée ici à titre de transparence et non comme source validée)
Comparaison européenne
ZenDiS et openDesk, notice et documentation, en.wikipedia.org/wiki/OpenDesk et openproject.org/blog/sovereign-workplace/