Le SILL, ou quand recommander devient gouverner
En juin 2026, la direction interministérielle du numérique (DINUM) a annoncé la refonte du Socle interministériel des logiciels libres. Derrière un chantier présenté comme un simple service rendu aux agents se joue un déplacement plus profond : en se dotant d'une grille de huit critères et d'un pouvoir de recommandation explicite, l'État cesse de montrer que le libre existe pour dire lequel choisir. Recommander, c'est classer, et classer, c'est déjà gouverner.

De la vitrine à l'aiguillage : ce que la refonte de 2026 déplace
Le 19 juin 2026, sur le Portail du numérique ouvert, la DINUM a publié une note actant une bascule qu'elle formule elle-même sans détour : faire évoluer le SILL « d'un annuaire de référencement vers une infrastructure d'aide à la décision ». La phrase paraît anodine. Elle acte pourtant la fin d'un modèle vieux de quatorze ans.
Le Socle interministériel des logiciels libres a été créé en 2012, sous la responsabilité de la DINSIC (l'entité préfiguratrice de la DINUM), dans le sillage de la circulaire Ayrault sur l'usage du logiciel libre dans l'administration. Sa première édition, en 2013, œuvre du groupe de travail interministériel MIMO, recensait quelques dizaines de logiciels et de plugins pour le poste de travail. Son objectif était de nature politique avant d'être technique : légitimer l'open source, rassurer des directions informatiques réticentes, démontrer que des alternatives libres aux solutions propriétaires existaient. Le SILL était une vitrine.
La refonte de 2026 en fait un aiguillage. La DINUM a constitué un groupe de travail interministériel (le GT SILL) réunissant les référents logiciels libres des administrations, chargé de définir une grille de lecture commune. Cette grille comporte huit critères explicites : la législation (le logiciel est-il déjà recommandé par d'autres canaux), l'intérêt de la recommandation, les licences, l'utilisation effective dans les administrations, la vitalité des communautés, la maturité technologique, la socio-économie du projet (son ouverture aux contributions extérieures) et la sécurité. Chacun des logiciels hérités de l'histoire du catalogue est désormais réexaminé un par un et rangé dans l'une de trois catégories : officiellement recommandés, pré-sélectionnés, ou non retenus. L'état de chaque outil est consultable publiquement sur un document Grist tenu par la mission. La DINUM annonce vouloir avoir catégorisé l'ensemble des 600 outils pour la fin décembre 2026, et poursuivre en 2027 selon des priorités thématiques comme la sécurité et l'interopérabilité.
La thèse est simple : ce chantier fait passer l'open source public d'une logique de visibilité à une logique de sélection. Tant que le SILL montrait, il n'excluait personne. Dès lors qu'il recommande, il trie, et le tri est un acte de pouvoir.
Un catalogue qui a grossi plus vite qu'il ne triait
Le SILL comptait 32 logiciels et plugins à sa première édition en 2013. En 2020, année de son ouverture à la contribution directe des agents, il en référençait 190, dont 144 « recommandés » et 46 « en observation ». Fin 2024, le seuil des 500 logiciels était atteint, et le Blog du Modérateur en dénombrait 530 en 2025. L'ouverture aux contributions a porté le catalogue à « plus de 600 » entrées, chiffre que la DINUM retient pour désigner le corpus historique désormais à réévaluer.
Une classification n'est jamais neutre
Le fait décrit, il faut nommer le mécanisme. L'outillage le plus juste vient d'un ouvrage devenu classique des sciences de l'information, publié par Geoffrey C. Bowker et Susan Leigh Star en 1999.
Le concept : classer, c'est trancher
Dans Sorting Things Out: Classification and Its Consequences (MIT Press, 1999), Geoffrey C. Bowker et Susan Leigh Star soutiennent que toute classification, loin d'être un simple outil descriptif, incorpore des choix moraux et politiques qui s'effacent une fois inscrits dans une infrastructure. Chaque catégorie valorise une perspective et en fait taire une autre, produit des avantages et des exclusions, et exige un travail de maintenance continu sous peine de dérive silencieuse. Les auteurs nomment catégories résiduelles ce que le système ne sait pas ranger et relègue dans un « autre » informe.
Appliquée au SILL, cette lecture éclaire ce que la grille de huit critères a de moins innocent qu'il n'y paraît. Décider que la vitalité de la communauté ou la maturité technologique comptent, c'est déjà arbitrer entre des modèles de communs numériques. Un logiciel porté par une association militante mais peu dotée, un fork récent, un projet soutenu par une seule administration : chacun sera jaugé à l'aune de critères qui, une fois inscrits dans l'interface de code.gouv.fr, apparaîtront comme des évidences plutôt que comme des décisions. C'est très exactement le mécanisme d'invisibilisation que décrivent les deux auteurs. Il ne s'agit pas de cacher la décision, mais de la couler dans un dispositif au point qu'on ne la lise plus comme une décision.
La grille produit aussi ses résidus. La catégorie des logiciels « non retenus » est la transposition administrative exacte de la catégorie résiduelle. Un logiciel non retenu n'est pas jugé mauvais, il est rendu invisible par défaut, sorti du champ de vision de l'agent qui consulte le catalogue. La suppression n'a pas besoin d'être prononcée : il suffit de ne pas recommander.
Le cadre disparu : une infrastructure ne se voit qu'en panne
La note de la DINUM a une honnêteté rare pour un texte institutionnel : elle décrit sa propre défaillance. En 2020, le SILL s'était ouvert à la contribution directe des agents publics, libres d'y déclarer leurs usages et de proposer les outils qu'ils plébiscitaient. Cette ouverture a fait bondir le nombre d'entrées du catalogue. Mais, reconnaît la DINUM, le cadre qui l'accompagnait a « disparu graduellement » : difficulté à naviguer, absence de critères homogènes, abandon des mises à jour de fiches par leurs mainteneurs, obsolescence de certains outils non reflétée. Le catalogue avait grossi et cessé de vouloir dire quelque chose.
Susan Leigh Star, dans un texte de 1999 devenu fondateur des études d'infrastructure, invitait à prendre au sérieux les objets techniques les plus banals, précisément parce qu'une infrastructure ne se remarque que lorsqu'elle tombe en panne. Tant qu'elle fonctionne, elle disparaît sous l'usage. Le SILL illustre le renversement : c'est l'accumulation ingérable qui a rendu visible le travail d'entretien que plus personne ne faisait. Une classification non maintenue ne reste pas neutre, elle devient trompeuse, puisqu'elle continue de recommander des outils que plus personne n'évalue.
Le précédent structurel le plus proche n'est pas à chercher loin. Le Référentiel général d'interopérabilité (RGI), cadre par lequel l'État français normalise depuis 2009 les formats et standards d'échange entre administrations, classait déjà chaque standard en trois statuts : « recommandé », « en observation » et « retiré ». Le SILL lui-même, avant 2020, fonctionnait avec un triptyque analogue de recommandation, d'observation et de fin de recommandation. Or le RGI a connu exactement la pathologie que décrivent Bowker et Star : sa version 2, publiée par arrêté en 2016, aura mis des années à voir le jour, et le référentiel a passé de longues périodes figé pendant que les technologies qu'il prétendait cadrer évoluaient sans lui. Le retour du SILL à une logique de statuts explicites, adossée à un groupe de travail chargé de la maintenance, ressemble moins à une innovation qu'à la redécouverte d'une leçon déjà apprise puis oubliée : une classification d'État ne survit qu'au prix d'un travail d'entretien continu, et ce travail est le premier à sauter quand les moyens manquent.
L'angle mort : une police douce du marché logiciel public
Le discours institutionnel présente la refonte comme un service aux agents, une aide à la décision. C'est vrai, et c'est insuffisant. Le non-dit tient dans une phrase de la note, glissée sans commentaire : dans son rôle de « CTO de l'État », la DINUM « conserve la responsabilité finale des recommandations publiées », le groupe de travail n'ayant qu'un rôle consultatif et contributif.
Cette clause change la nature de l'objet. Un annuaire ouvert à tous ne hiérarchise pas le marché, il l'expose. Un référentiel dont une administration centrale garde la main sur la liste des recommandés devient un instrument d'orientation du marché logiciel public, ce qu'on peut nommer une police douce (une régulation qui oriente les choix sans les contraindre juridiquement). Pour un éditeur de logiciel libre, pour une association de mainteneurs, pour une coopérative, figurer ou non parmi les officiellement recommandés aura des effets tangibles sur la visibilité, sur les déploiements et, à terme, sur les financements. La DINUM ne se contente plus de dresser un inventaire, elle arbitre entre communs.
L'extrait qui relie le catalogue à l'achat
Circulaire n° 6519/SG du 5 février 2026 relative à la commande publique numérique, signée du Premier ministre. Elle place la souveraineté numérique au deuxième rang des critères de choix des acheteurs publics, immédiatement après la performance métier, et confie à la DINUM la mission de recenser les solutions réutilisables et mutualisables au sein de l'administration.
Ce déplacement prend tout son sens replacé dans ce cadre réglementaire. Le SILL rénové devient l'un des instruments par lesquels la doctrine d'achat de 2026 s'incarne concrètement. Recommander un logiciel n'est plus un geste éditorial, c'est un maillon de la commande publique. Le catalogue qui servait à faire connaître le libre sert désormais à orienter des flux d'argent public. C'est cette continuité, entre la grille de critères et la doctrine d'achat, que la note se garde de formuler.
Deux façons d'assumer le tri : Paris recommande, Berlin fabrique
La comparaison avec l'Allemagne éclaire par contraste le choix français. Berlin a institué en décembre 2022 le ZenDiS (Zentrum für Digitale Souveränität), une société à responsabilité limitée dont la République fédérale d'Allemagne est l'unique actionnaire, sous l'égide du ministère fédéral de l'Intérieur. Le ZenDiS exploite la plateforme openCode, qu'il a reprise en janvier 2024, et développe openDesk, une suite bureautique et collaborative souveraine présentée comme alternative à Microsoft 365, dont la version 1.0 a été dévoilée en octobre 2024 à la Smart Country Convention de Berlin. Sur openCode, le ZenDiS ne se contente pas de référencer, il conserve, teste et certifie les logiciels. Sur openDesk, il va plus loin encore, jusqu'à la commercialisation : une édition « entreprise » est vendue aux administrations, et le centre a détaillé en 2026 un programme de partenaires de distribution ouvrant openDesk à des prestataires privés, dont les candidatures aux concessions ouvrent au deuxième trimestre 2026 et sont accordées pour toute l'Europe. Sa directrice, Pamela Krosta-Hartl, décrit ce modèle comme la mise en cohérence de deux mondes souvent en tension, le droit de la commande publique et le développement dynamique d'un marché.
Deux manières opposées d'assumer le pouvoir de trier les communs se dessinent. L'Allemagne l'assume en creusant : elle sélectionne, développe, certifie et vend un produit d'État, en endossant pleinement le rôle d'opérateur et d'acteur de marché. La France l'assume en pesant : elle recommande, mais ne construit pas et ne vend pas, préférant garder la main sur la classification plutôt que sur la fabrication. Le modèle allemand rend le tri spectaculaire et donc contestable, puisqu'un produit financé par l'État concurrence frontalement des éditeurs. Le modèle français rend le tri discret et donc plus difficile à contester, puisqu'il se présente comme un simple conseil. La discrétion n'est pas l'absence de pouvoir. Elle en est souvent la forme la plus efficace.
Une petite liste qui en dit long
La note de la DINUM le concède : les logiciels officiellement recommandés ne forment pour l'instant qu'« une petite liste », quand les pré-sélectionnés représentent un nombre conséquent de logiciels restant à analyser. Cet aveu est le vrai sujet. Le SILL a fini par reconnaître qu'il avait livré, pendant des années, une liste que personne ne savait utiliser, et que la sélection véritable restait à faire.
D'où une hypothèse vérifiable, que tout lecteur pourra contrôler lui-même sans information interne. La DINUM s'est fixé la fin décembre 2026 pour catégoriser la totalité des 600 logiciels historiques et publier un second groupe, plus large, de recommandations. L'indicateur observable est double et public : le nombre de logiciels portant le statut officiellement recommandé sur code.gouv.fr et l'état d'avancement du re-tri sur le document Grist. Cette lecture parie que, au 31 décembre 2026, la catégorie des recommandés restera nettement en deçà d'une centaine d'entrées, et que le gros des 600 demeurera bloqué dans la catégorie d'attente des pré-sélectionnés. Si le pari se vérifie, il ne signalera pas un échec, mais une vérité de structure : trier coûte infiniment plus cher que lister, et le travail d'entretien d'une classification, celui-là même qui avait été abandonné après 2020, est toujours le premier sacrifié quand l'ambition affichée rencontre les moyens réels. La question n'est pas de savoir si la DINUM saura recommander. C'est de savoir si elle aura, cette fois, les mains pour maintenir ce qu'elle classe.
Note méthodologique
L'analyse s'appuie d'abord sur la note de la DINUM du 19 juin 2026, dont les formulations citées ont été vérifiées à la source. Le nombre exact de logiciels officiellement recommandés n'a pas pu être établi à la source primaire, la liste filtrée de code.gouv.fr étant une application chargée côté navigateur et le document Grist de suivi n'étant pas accessible à la consultation automatisée. Aucun chiffre précis de recommandés n'a donc été avancé, et la seule qualification retenue est celle de la DINUM. Les sources divergent sur la taille du catalogue (environ 500 fin 2024, 530 en 2025 selon la presse spécialisée, plus de 600 selon la DINUM) : le cadrage retenu est celui de la DINUM, qui désigne le corpus historique à re-trier. Le Référentiel général d'interopérabilité a été choisi comme parallèle historique développé, de préférence à d'autres référentiels d'État, pour sa proximité structurelle. Le cas allemand est mobilisé comme contraste et non comme parallèle historique.
Sources
Sources primaires institutionnelles. DINUM, « Socle Interministériel des logiciels libres : évolutions à venir et appel à participation », Portail du numérique ouvert, 19 juin 2026, https://www.ouvert.numerique.gouv.fr/actualites/socle-interministeriel-logiciels-libres-sill-evolutions-2026/ . Liste inaugurale des logiciels recommandés, code.gouv.fr, https://code.gouv.fr/sill/list?attributeNames=%5B%22isRecommandedByIntermin%22%5D . Circulaire n° 6519/SG du 5 février 2026 relative à la commande publique numérique (NOR : PRMX2604531C), Légifrance, https://www.legifrance.gouv.fr/circulaire/id/45649 .
Repères chiffrés et historiques. DINUM, « Découvrez le socle interministériel des logiciels libres (SILL) 2020 », numerique.gouv.fr, https://www.numerique.gouv.fr/actualites/decouvrez-le-socle-interministeriel-des-logiciels-libres-sill-2020/ . « Logiciels libres recommandés par l'État en 2025 : la liste officielle », Blog du Modérateur, https://www.blogdumoderateur.com/logiciels-libres-recommandes-etat-2025/ . « Socle interministériel des logiciels libres », Wikipédia, https://fr.wikipedia.org/wiki/Socle*interminist%C3%A9riel*des*logiciels*libres .
Cadre théorique. Geoffrey C. Bowker et Susan Leigh Star, Sorting Things Out: Classification and Its Consequences, Cambridge, MIT Press, 1999, https://mitpress.mit.edu/9780262522953/sorting-things-out/ . Susan Leigh Star, « The Ethnography of Infrastructure », American Behavioral Scientist, vol. 43, n° 3, 1999.
Parallèle historique. « Référentiel général d'interopérabilité (RGI) », numerique.gouv.fr, https://www.numerique.gouv.fr/offre-accompagnement/reference-interoperabilite-rgi/ .
Comparaison allemande. ZenDiS, « About openDesk », https://www.opendesk.eu/en/about . ZenDiS, « openDesk Vertriebspartnerprogramm in Q1 2026 », https://www.zendis.de/en/newsroom/press/vertriebspartnerprogramm-update .