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Capytale ouvre ses usages, mais ne mesure toujours pas son commun

Le ministère de l'Éducation nationale publie désormais, académie par académie et mois par mois, l'intensité d'usage de Capytale, présenté comme commun numérique. La mesure éclaire le trafic et laisse dans l'ombre le travail qui fait le commun. L'article part de cette progression d'audience pour montrer qu'un indicateur d'usage peut rendre invisible la coopération qui donne sa valeur au service.

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Par Alexandre Berge14 septembre 2026 · 13 min de lecture
Illustration éditoriale pour « Capytale ouvre ses usages, mais ne mesure toujours pas son commun »
Entre ambition et réalité : les transformations à l’épreuve du terrain.

L'État rend enfin visible l'intensité d'usage d'un commun pédagogique

Le fait mérite d'être posé avant toute interprétation. Depuis l'été 2026, le jeu de données « Capytale - Usages académiques » est accessible en données ouvertes sur data.gouv.fr, moissonné depuis le portail data.education.gouv.fr. Il est attribué à la DNE (Direction du numérique pour l'éducation), Ministère de l'Éducation nationale, Académie de Paris, et diffusé par les Ministères de l'Éducation nationale. Il décrit, par académie et par mois, la fréquentation de Capytale, décrit dans la documentation officielle comme un « commun numérique développé par le ministère de l'Éducation » qui « propose un environnement simple et homogène pour partager des activités sur les STIAM pour les élèves du cycle 3 jusqu'aux CPGE » (sciences, technologie, ingénierie, arts et mathématiques). Le projet, porté à l'origine par l'académie de Paris, est déployé comme commun numérique pour l'ensemble des établissements depuis la stratégie nationale d'octobre 2022, et l'accès se fait via l'espace numérique de travail sans création de compte.

Que l'État publie l'intensité d'usage d'un de ses services pédagogiques n'a rien d'anodin. La stratégie du numérique pour l'éducation 2023-2027 fait du pilotage par la donnée un objectif explicite, avec un tableau de bord du numérique éducatif mis en ligne en octobre 2025. Rendre l'usage mesurable et public, académie par académie, c'est accepter que ce service soit jugé sur autre chose que sur son existence. C'est le geste d'une administration qui veut objectiver ses politiques numériques.

Reste que la fiche elle-même signale ses propres limites. La qualité des métadonnées y est affichée « À améliorer (44 %) », avec trois mentions explicites : couverture temporelle non renseignée, fréquence de mise à jour non renseignée, couverture spatiale non renseignée. La licence est indiquée « License Not Specified » côté data.gouv.fr, alors que le portail source relève de la Licence ouverte Etalab 2.0. Surtout, l'identifiant technique du jeu (fr-en-capytale-usages-academiques-douzederniersmois) désigne un fichier glissant de douze mois, mis à jour de façon quasi continue. Une administration qui met effectivement ses fichiers à jour mais ne renseigne ni la fréquence ni la période couverte donne à voir un instrument encore en rodage.

Ce que dit et ne dit pas la fiche Capytale

Producteur : DNE, Ministère de l'Éducation nationale, Académie de Paris. Granularité : académie x mois. Variables : visites, actions, durée de visite. Qualité des métadonnées : 44 %. Nature du fichier : fenêtre glissante de douze mois. Ce que le jeu ne contient pas : ni dénominateur d'élèves ou d'enseignants, ni nombre d'utilisateurs uniques, ni volume d'activités créées, clonées ou réutilisées.

Une visite décrit du trafic, pas une contribution

Le brief de veille à l'origine de cette chronique avance une progression forte de l'usage sur douze mois, de l'ordre de plusieurs millions de visites et de dizaines de millions d'actions, en hausse d'environ un tiers d'une année sur l'autre, avec un léger recul de la durée moyenne par visite et une concentration d'environ 40 % des visites sur les cinq académies les plus actives. Ces ordres de grandeur n'ont pas pu être reconstitués à partir de la ressource publiée : le fichier ne couvrant qu'une fenêtre glissante de douze mois, la comparaison d'une année sur l'autre n'est pas reproductible à partir de ce seul jeu. Ces chiffres sont donc traités ici comme des ordres de grandeur à vérifier avant publication, et non comme des faits établis.

Ce point n'est pas un détail de méthode, il est le cœur du sujet. Ce que l'instrument sait produire, ce sont des visites et des actions, deux grandeurs de web analytics qui mesurent une audience. Ce qu'il ne produit pas, ce sont les variables qui diraient si Capytale fonctionne comme un commun : le nombre d'enseignants qui déposent une activité dans la bibliothèque partagée, le taux de réutilisation ou de clonage d'une activité d'un enseignant à l'autre, la part des ressources vivantes contre celles créées puis jamais reprises. La bibliothèque d'activités partagées entre enseignants est présentée comme la fonction distinctive du service. C'est précisément la dimension que la mesure d'usage n'éclaire pas.

L'infrastructure n'existe que dans la relation, non dans le trafic

Pour nommer cet écart, un cadre s'impose plus qu'un autre. Dans « Steps Toward an Ecology of Infrastructure » (1996), Susan Leigh Star et Karen Ruhleder soutiennent qu'une infrastructure n'est pas une chose mais une relation. Leur formule renverse la question habituelle : il faut demander non pas *ce qu'*est une infrastructure, mais quand elle en est une. Une infrastructure n'existe qu'en relation avec des pratiques organisées, une base installée et une communauté d'usage. Elle ne se donne à voir qu'au travers d'un ensemble de propriétés relationnelles : elle est enfouie dans d'autres structures, transparente à l'usage, apprise comme condition d'appartenance à une communauté de pratique, liée aux conventions de cette communauté, adossée à une base installée.

Infrastructure relationnelle (Star et Ruhleder, 1996)

Dans Information Systems Research, vol. 7, n° 1, p. 111-134, Susan Leigh Star et Karen Ruhleder posent que l'infrastructure est un concept fondamentalement relationnel : « it becomes infrastructure in relation to organized practices ». D'où leur déplacement méthodologique : « we ask, when—not what—is an infrastructure ». L'analyse porte alors sur les relations de dépendance, d'apprentissage et de contribution, non sur l'objet technique isolé.

Appliqué à Capytale, ce cadre déplace l'indicateur pertinent. Si un commun n'existe que dans la relation entre une base technique, des pratiques et une communauté, alors le mesurer par les visites revient à décrire la base installée en ignorant la relation. Star et Ruhleder insistaient déjà, à propos d'une bibliothèque scientifique partagée, sur le fait que la valeur d'un tel système dépend de l'engagement de la communauté dans sa maintenance et son alimentation, et que ce travail de contribution reste mal récompensé et peu visible. Le praticien retrouve ici, transposé au numérique éducatif français, un problème vieux de trente ans : l'instrument compte les consommateurs de la ressource et non ceux qui la font exister. Le travail d'articulation qui tient un commun, ce que Star nommait ailleurs le travail invisible, échappe par construction à une métrique d'audience.

Le non-dit de l'instrument : la contribution n'est pas comptée

L'angle mort n'est donc pas un oubli mais une propriété de l'outil. Une administration qui publie des visites et des actions énonce implicitement que l'usage se mesure par la fréquentation. Or la valeur revendiquée de Capytale, comme celle de tout commun, tient à la circulation des ressources entre pairs, à la reprise d'une activité par un autre enseignant, à la constitution progressive d'un fonds partagé. Rien de cela n'apparaît. Le tableau de bord découpe précisément ce qu'il prétend gouverner : il rend l'audience gouvernable et laisse la coopération hors champ.

Ce non-dit se double d'une contrainte réelle qu'il serait déloyal d'ignorer. Mesurer finement la contribution individuelle des enseignants et le parcours des élèves supposerait un traçage que le droit encadre étroitement. Dans ses fiches de bonnes pratiques sur les outils collaboratifs en ligne dans l'enseignement, publiées le 24 août 2026, la CNIL rappelle que ces traitements reposent sur la mission d'intérêt public plutôt que sur le consentement, difficilement libre dans une relation d'autorité, qu'une analyse d'impact est en général nécessaire compte tenu de la présence de mineurs et de l'échelle des traitements, et que le principe de neutralité commerciale du service public interdit les traceurs publicitaires. La minimisation des données pèse ainsi sur ce qui peut être publié. L'absence d'indicateurs de contribution nominatifs n'est pas seulement un choix de mesure, elle est aussi le reflet d'un cadre protecteur. La question n'est donc pas de tracer davantage les personnes, mais de mesurer la circulation des ressources, qui ne suppose aucune donnée personnelle.

Deux instruments, un même découpage : la Forge et Capytale

Le lecteur de cette newsletter reconnaîtra un motif déjà rencontré. Une précédente chronique observait que la Forge des communs numériques éducatifs comptait ses dépôts sans établir leur usage. Le cas Capytale complète le tableau en miroir : il compte l'usage sans permettre d'identifier la contribution. Les deux instruments se rejoignent dans une mesure qui isole un versant du commun et masque l'autre.

Le contraste est d'autant plus net que le discours institutionnel, lui, a nommé le problème. Dans un billet publié le 11 juin 2026 sur le blog de la Direction interministérielle du numérique, consacré à la Forge des communs numériques éducatifs lancée en 2024 par la DNE, l'écosystème est décrit comme hébergeant « plus de 10 000 dépôts », dont environ cinq cents projets mis en valeur dans la Ressourcerie. Le billet précise qu'« une soixantaine de ressources mesurées par l'outil statistiques open source Matomo » représentent « près de 5 millions de visites par mois ». Il rapporte aussi les propos tenus en avril 2026 par le directeur du numérique pour l'éducation, Audran Le Baron, devant la commission d'enquête sur les vulnérabilités numériques : « il ne faut pas se leurrer, dans la Forge, il y a encore une majorité de communautés à un membre ». Et il cite la ligne de crête que répète Alexis Kauffmann, référent ministériel logiciels libres et communs numériques à la DNE : « Financer n'est pas gouverner ». Le rappel que les utilisateurs sont sans commune mesure plus nombreux que les contributeurs dit exactement ce que la mesure d'usage de Capytale ne dit pas. L'administration sait donc formuler l'enjeu de la contribution. Ses tableaux de bord ne le mesurent pas encore.

Le précédent des bibliothèques publiques : compter les entrées avant de mesurer les pratiques

Un parallèle éclaire ce moment, par sa proximité structurelle. Les bibliothèques publiques françaises ont longtemps été évaluées par des grandeurs de flux, le nombre d'inscrits et le nombre de prêts, avant d'admettre que ces chiffres disaient peu des fonctions réellement remplies. L'enquête sur les publics et usages des bibliothèques municipales du ministère de la Culture, dont la livraison de 2016 fait suite à celle de 2005, a rendu visible un paradoxe : la fréquentation progresse pendant que la part des inscrits recule. La proportion de Français déclarant fréquenter une bibliothèque municipale passe de 25,7 % en 1997 à 35 % en 2005 puis 40 % en 2016, tandis que le taux d'inscrits recule de 21 % en 2005 à 16 % en 2016. Autrement dit, une part croissante de l'activité échappait à l'indicateur historique, parce que les usages sur place, la consultation, le travail, l'accès numérique ne se traduisaient ni en prêt ni en inscription.

La profession a tiré la conséquence de ce décalage en construisant d'autres mesures. Le ministère de la Culture a engagé un comptage national des entrées, pensé comme complément des indicateurs habituels de prêts et d'inscrits, précisément parce qu'une partie des usages se fait sans inscription. Le mouvement est instructif pour le numérique éducatif : il a fallu des années pour passer d'une mesure de flux à une mesure de pratiques, et ce passage a supposé de reconnaître que l'indicateur historique, en comptant ce qui était facile à compter, définissait implicitement la valeur du service. Capytale se trouve aujourd'hui au point de départ de ce chemin, à l'étape où l'on compte les entrées.

Conclusion : ce que la courbe ne saura pas dire avant longtemps

Un commun n'est pas une courbe de trafic. La distinction n'est pas rhétorique : elle découle du fait qu'une infrastructure, au sens de Star et Ruhleder, n'existe que dans la relation entre une base installée, des pratiques et une communauté, et non dans le volume d'audience qu'elle draine. Mesurer Capytale par les visites, c'est décrire la fréquentation d'un service et non la vie d'un commun. Tant que l'instrument ne publiera pas d'indicateurs de contribution et de réutilisation, il rendra l'usage gouvernable et la coopération invisible.

De là une hypothèse vérifiable, constatable par tout lecteur sans information interne. D'ici au 30 septembre 2027, le jeu de données mensuel restera centré sur les visites et les actions, sans publier simultanément trois variables : le nombre d'enseignants contributeurs, le taux de réutilisation des activités, et une mesure normalisée par académie rapportant l'usage à un dénominateur d'établissements ou d'enseignants. L'indicateur observable est la présence ou l'absence de ces trois variables dans la fiche à cette date. Leur apparition signalerait que l'administration a déplacé son regard du trafic vers la relation. Leur absence confirmerait que le commun continue d'être mesuré par sa surface.


Note méthodologique

Cette chronique s'appuie sur la fiche du jeu de données consultée sur data.gouv.fr et sur son portail source data.education.gouv.fr, sur la fiche CNIL du 24 août 2026, sur l'article de Star et Ruhleder (1996) lu dans le texte, sur le billet de la DINUM du 11 juin 2026, et sur les sources publiques du ministère de la Culture pour le parallèle des bibliothèques. Les chiffres d'usage avancés par le brief de veille (millions de visites et d'actions, évolution d'une année sur l'autre, part des cinq premières académies, durée moyenne) n'ont pas pu être reconstitués : le fichier publié est une fenêtre glissante de douze mois, ce qui rend la comparaison annuelle non reproductible à partir de la seule ressource ouverte. Ils sont donc présentés en ordres de grandeur, à vérifier avant publication. Deux divergences factuelles ont été relevées : la licence (non spécifiée sur data.gouv.fr, Etalab 2.0 sur le portail source) et la date de dernière mise à jour (observée au 22 août 2026 sur une capture, rapportée au 10 septembre 2026 sur une autre), cohérentes avec un fichier à mise à jour continue. Choix éditoriaux tranchés seul : le concept central retenu est l'infrastructure relationnelle de Star et Ruhleder, de préférence au travail visible/invisible déjà mobilisé récemment dans ces colonnes ; le parallèle des bibliothèques a été préféré à d'autres précédents pour sa proximité structurelle. Le site communs-numeriques.fr n'a pas été utilisé.

image générée par IA (ChatGPT Images 2.5)


Sources

Sources primaires institutionnelles

Données

Cadre théorique

  • Star, S. L. et Ruhleder, K. (1996), « Steps Toward an Ecology of Infrastructure: Design and Access for Large Information Spaces », Information Systems Research, vol. 7, n° 1, p. 111-134, DOI 10.1287/isre.7.1.111
  • Star, S. L. (1999), « The Ethnography of Infrastructure », American Behavioral Scientist, vol. 43, n° 3, p. 377-391 (en appui secondaire)

Parallèle historique

Presse spécialisée et sources de contexte

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