Mistral AI : champion français ou cas d'école du French washing ?
Mistral AI est-elle vraiment française ? Analyse du capital, de la gouvernance et des controverses autour du champion européen de l'IA.
La réponse est nuancée : Mistral AI est juridiquement et opérationnellement française, mais son capital est largement internationalisé avec environ 40% détenu par des fonds américains. Les trois fondateurs français conservent le contrôle stratégique, 75% des employés travaillent à Paris, et une “golden share” protège l’entreprise contre un rachat extra-européen. Cependant, la dépendance aux capitaux étrangers, aux GPU américains et historiquement au cloud Microsoft illustre les limites structurelles de la souveraineté européenne dans l’IA. Cette tension entre discours souverainiste et réalités économiques mondiales alimente un débat politique intense en France.
Une structure juridique solidement ancrée en France
Mistral AI est une société par actions simplifiée (SAS) immatriculée au RCS de Paris (SIREN 952 418 325), constituée le 28 avril 2023. Son siège social est situé au 15 rue des Halles, 75001 Paris, et l’entreprise prépare un nouveau siège dans le XVIIIe arrondissement capable d’accueillir 1 000 employés sur six étages — un investissement qu’Audrey Herblin-Stoop, directrice des affaires publiques, présente comme voulant “marquer notre ancrage à Paris”.
La structure du groupe comprend plusieurs entités françaises : la société mère Mistral AI SAS, un véhicule d’actionnariat salarié (Mistral AI Employees SPV), et une entité dédiée à l’infrastructure cloud souverain (Mistral AI Reserved). À l’international, l’entreprise dispose de filiales au Royaume-Uni (Mistral AI UK Ltd, créée en mai 2023) et à Singapour (Mistral AI Pte. Ltd., créée fin 2024), ainsi qu’un bureau à Palo Alto sans entité juridique formellement identifiée dans les registres américains.
Les trois fondateurs — Arthur Mensch (CEO, ex-DeepMind), Guillaume Lample (Chief Scientist, ex-Meta AI et co-créateur de LLaMA) et Timothée Lacroix (CTO, ex-Meta AI) — sont tous français, formés à Polytechnique et l’ENS, et résident en France. Ils détiennent ensemble au moins 24% du capital et contrôlent le comité stratégique de l’entreprise.
Un capital majoritairement étranger dominé par les fonds américains
L’analyse des levées de fonds révèle une internationalisation croissante du capital. En 29 mois, Mistral AI a levé plus de 3 milliards de dollars sur sept tours de financement, faisant exploser sa valorisation de 240 millions à 11,7 milliards d’euros en septembre 2025.
| Tour | Date | Montant | Lead investisseur | Nationalité |
|---|---|---|---|---|
| Seed | Juin 2023 | 105 M€ | Lightspeed Venture Partners | 🇺🇸 USA |
| Série A | Déc. 2023 | 385 M€ | Andreessen Horowitz (a16z) | 🇺🇸 USA |
| Extension A | Fév. 2024 | 15 M€ | Microsoft | 🇺🇸 USA |
| Série B | Juin 2024 | 600 M€ | General Catalyst | 🇺🇸 USA |
| Série C | Sept. 2025 | 1,7 Md€ | ASML Holding | 🇳🇱 Pays-Bas |
La répartition estimée du capital post-Série C illustre ce déséquilibre : les fonds américains (a16z, General Catalyst, Lightspeed, DST Global, Salesforce, Nvidia, IBM, Cisco) représenteraient 35-40% du capital, tandis que les investisseurs institutionnels français (Bpifrance, Xavier Niel, CMA CGM, BNP Paribas, Eurazeo, Korelya) n’en détiendraient que 8-12%. Le principal actionnaire individuel est désormais le néerlandais ASML avec 11% du capital et un siège au comité stratégique.
Arthur Mensch a affirmé devant le Sénat en mai 2024 que “75% du capital est français, en comptant les employés, les fonds et les fondateurs”. Cette affirmation, qui agrège les parts des fondateurs français, des salariés et de Bpifrance, est contestée par plusieurs analystes qui soulignent que les fonds de capital-risque américains détiennent collectivement la part la plus importante du capital externe.
Les controverses sur le “French washing” et le lobbying européen
Le débat sur le caractère véritablement français de Mistral AI s’est cristallisé autour de plusieurs événements. Le partenariat Microsoft annoncé en février 2024, bien que représentant moins de 1% du capital, a été perçu comme une contradiction avec le discours souverainiste. La députée européenne Kim van Sparrentak (Verts) a dénoncé une “façade pour le grand lobby technologique influencé par les États-Unis”, tandis que Kai Zenner, conseiller au PPE, s’est dit “extrêmement furieux” que le gouvernement français ait avancé “pendant des mois cet argument de leadership européen”.
Le rôle de Cédric O concentre les critiques les plus vives. L’ancien secrétaire d’État au Numérique (2019-2022), qui avait piloté le plan IA de 3 milliards d’euros, est devenu co-fondateur et actionnaire de Mistral AI dès avril 2023 via sa holding Neopunteo. Selon Capital, son investissement initial de 176,10 euros aurait été valorisé à 23 millions d’euros après les levées de fonds. L’enquête Cash Investigation (France 2, juin 2025) et les auditions parlementaires ont questionné ce passage entre régulateur et industrie régulée. La sénatrice Catherine Morin-Desailly a interpellé le gouvernement : “Comment est-il possible qu’un ancien ministre parti pantoufler dans une entreprise qui défend ses intérêts propres puisse siéger dans un comité censé éclairer l’action publique ?”
Sur le front européen, l’ONG Corporate Europe Observatory a documenté l’accès privilégié de Mistral aux décideurs européens : rencontre avec Roberto Viola (DG Connect) deux mois après sa création, dîner à l’Élysée avec Emmanuel Macron, participation au Comité interministériel sur l’IA générative. Le résultat du lobbying franco-allemand-italien a été une exemption significative des obligations de l’AI Act pour les modèles d’IA à usage général. Arthur Mensch a lui-même reconnu que “dans sa forme finale, l’AI Act est tout à fait gérable pour nous”.
L’opérationnel reste majoritairement français mais dépendant de l’étranger
Sur le plan opérationnel, Mistral AI présente un ancrage français réel. Sur environ 400 employés, près de 300 travaillent à Paris (75%). Le cœur de la R&D — développement des modèles fondamentaux — est situé en France. L’entreprise a développé des partenariats avec des acteurs français majeurs : CMA CGM (100 millions d’euros sur 5 ans), AFP (accès aux archives depuis 1983), Orange, BNP Paribas, France Travail, et le ministère des Armées.
Cependant, la dépendance technologique aux États-Unis reste structurelle. Historiquement, l’entraînement des modèles s’effectuait sur l’infrastructure Microsoft Azure. Les GPU utilisés sont 100% américains (NVIDIA). Le site web lui-même est hébergé par Vercel (San Francisco). Cette réalité a conduit Mistral à annoncer en juin 2025 le projet Mistral Compute : une plateforme cloud souveraine équipée de 18 000 puces NVIDIA Blackwell, installée en Essonne, avec certification ANSSI II-901 et promesse d’énergie décarbonée — une initiative visant explicitement à réduire la dépendance aux fournisseurs américains.
Les subventions publiques françaises sont significatives. Bpifrance est investisseur historique depuis 2023 et a participé à la levée de 1,7 milliard d’euros de septembre 2025. Le plan France 2030 a déployé plus de 3,4 milliards d’euros pour l’IA à fin 2024. Mistral bénéficie de contrats publics avec France Travail, l’ONERA, le CEA, et l’armée française. Le Luxembourg a signé un contrat de 44 millions d’euros sur 5 ans. Ces financements publics au bénéfice d’une entreprise dont 40% du capital est américain alimentent le débat sur la cohérence de la politique de souveraineté.
Comment Mistral se compare aux autres champions européens
Dans le paysage européen de l’IA, Mistral AI occupe une position singulière. L’allemand Aleph Alpha, fondé en 2019 à Heidelberg avec un discours souverainiste fort orienté secteur public, a dû pivoter vers un modèle “AI OS” B2B après avoir échoué à rivaliser technologiquement avec les géants américains. Le britannique Stability AI, connu pour Stable Diffusion, a traversé des turbulences majeures avec des changements de CEO et des difficultés financières, pour une valorisation estimée à seulement 1 milliard de dollars.
Mistral est la seule startup IA européenne à avoir maintenu une trajectoire de croissance comparable aux acteurs américains (valorisation multipliée par 49 en 28 mois) tout en conservant un discours souverainiste crédible. Cette réussite s’accompagne toutefois du même compromis structurel : aucune de ces entreprises n’a pu atteindre une échelle mondiale sans recours massif aux capitaux américains ou moyen-orientaux.
Conclusion : une souveraineté stratégique plus qu’économique
L’analyse complète révèle un caractère français authentique sur les plans juridique, opérationnel et de gouvernance, mais une dépendance économique et technologique structurelle aux acteurs étrangers, principalement américains. Les fondateurs français contrôlent l’entreprise, la R&D est à Paris, la golden share protège contre un rachat hostile — ces éléments valident une partie du discours souverainiste. Mais le capital est majoritairement étranger, les GPU sont américains, et l’entraînement des modèles a longtemps reposé sur Azure.
Le terme “French washing” apparaît donc partiellement justifié si l’on considère l’écart entre le discours de souveraineté totale et la réalité d’une internationalisation capitalistique massive. Il est cependant excessif si l’on reconnaît que cette structure hybride représente peut-être le maximum atteignable pour une entreprise européenne aspirant à rivaliser avec OpenAI ou Anthropic dans l’état actuel de l’écosystème de financement continental.
La vraie question n’est pas tant de savoir si Mistral est “vraiment française” que de déterminer si la France et l’Europe peuvent développer un écosystème de financement capable de soutenir des champions tech mondiaux sans recours systématique aux capitaux américains. En attendant, Mistral incarne ce paradoxe : une entreprise stratégiquement française dans un écosystème économiquement globalisé.